le garde-robe de frédérique

Montréal cité libre

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Amber entre dans le Garde-Robe, elle arbore un air douteux, un tantinet hautain, son visage reste fermé aux regards externes. Elle s’approche du bar et s’assoit élégamment. Frédérique aperçoit cette fille aux yeux bleu électrique. Jonathan s’approche pour la servir, Fred le retient: «Laisse, je vais y aller!» Jonathan la regarde «C’est ça! Tu choisis tes clientes maintenant, les mystérieuses brunettes, ça te branche!» «Rien à voir! Elle ressemble à quelqu’un que je connais!» Frédérique la devine, cette fille. Elle devine son malaise, mais elle sait qu’elle ne la connait pas. Ses doigts claquent sur le comptoir au rythme de Lady Gaga «I’m on the right track, baby, I was born this way» Est-elle née comme ça? L’est-elle devenue, que lui est-il arrivé? Amber apprivoise lentement sa nouvelle peau. Fred, si directe habituellement, aborde Amber avec une telle délica-tesse, comme si elle était faite de verre. «Bonsoir! Ça va?» Amber allume son regard et répond avec un accent fragile: «Je vais bien. Est-ce que c’est bien un gay bar, ici?» Fred reste interloquée. Mais d’où vient-elle.?Son accent anglais est à craquer! «Mais oui! C’est un bar gai…» Elle attend sa réaction, Amber respire lentement «Well, ok. Bloody cesar s’il vous plait!» «Mais ton accent, tu es de?» «Oh! J’arrive de l’Australie. J’arrive, depuis six mois, Montréal est une belle ville.» Fred lui sert son verre. Montréal est une ville trippante, oui, elle l’oublie trop souvent. «Oui, c’est super vivre ici, mais l’Australie, c’est magnifique y paraît.» Amber sourit, plus détendue : «Oui, c’est bien, mais j’avais besoin de changer, de voir autre chose.» Ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’elle avait besoin de vivre, qu’elle avait le souffle coupé, qu’elle suffoquait. Amber, 34 ans, célibataire, n’a jamais fait l’amour avec une femme, a tout quitté pour tout recommencer, ici, à Montréal, sa terre d’origine. Chorégraphe, elle avait une vie géniale, une carrière comblée par l’art et la danse. Son corps ne trouvait pourtant pas la chaleur qu’elle désirait. Elle devait changer d’horizon pour s’accepter enfin. Elle est venue en tournée et n’est pas repartie; elle s’est trouvé un contrat pour une compagnie ici.

Elle se retrouve au Garde-Robe, ce soir, à la découverte d’elle-même, dans la sensualité d’une nuit d’été. Ici, personne ne la connaît. Ici, elle sera qui elle veut, sans code. Son image d’elle-même est restée à des kilomètres.?Seul son miroir lui rappelle la femme qu’elle a été là-bas. Fred sert ses clientes en la regardant. Cette fille est étrange. Mélissa arrive toute enjouée. «Hey Fred! Ça va?» Fred lui demande : «Oui et toi? Un gin tonic ce soir?» Mélissa acquiesce. À ce moment-là, Amber commande à nouveau un Bloody. Fred lui sourit : «Tout de suite». Mélissa se retourne et est renversée par la fille au Bloody. Ouf! Fred s’en aperçoit : «En passant Mélissa, je te présente Amber, directement from Australia!» Amber rougit pour la première fois depuis ses 15 ans. Mélissa reprend subtilement : «Salut! Tu es en voyage ou…» Amber cherche son français : «Non, je veux m’établir ici, c’est comme ma terre d’accueil!» Mélissa s’étonne : «Wow! Ton français est bon!» Amber explique : «Merci, ma mère est Québécoise. J’ai grandi dans les deux langues» Mélissa rétorque : «Ta mère est Québécoise, donc tu connais Montréal depuis longtemps!» Amber poursuit : «Non, pas vraiment, j’y ai mis les pieds for the first time il y a quelques mois.» Elle claque ses doigts sur son verre. Cette fille est trop cute, trop son type (comme si elle avait un type). Mélissa a un sourire espiègle. Avec ses cheveux courts, ses petites lunettes, on la dirait tout droit sorti d’un conte. Une princesse grunge avec des mains de fée! La discussion est cahoteuse, remplie de silences entrecoupés de regards amusés. Amber est prise dans cette bouffée d’émotions qui l’empêche d’être légère et rieuse, comme elle peut l’être si aisément quand elle ne ressent rien. Un désir la fige. Mélissa sent bien que cette fille énigmatique n’attend qu’un craquement d’allumette pour s’enflammer, et elle a bien envie de goûter ses lèvres. Elles sont là toutes les deux pour les mêmes raisons, une rencontre sans attente. Mélissa l’entraîne sur la piste de danse : «Viens, Amber, suis-moi!» Elle l’écoute, la suit. La musique est plus suave et les filles plus débridées. Mélissa lui prend la main, Amber ferme les yeux, se revoit danser seule depuis si longtemps et là, dans un bar de Montréal, une femme la serre en lui frôlant les lèvres. Elle n’en peut plus, elle l’embrasse, elle respire, elle va tomber, elle veut partir, elle veut partir avec elle, aller plus loin. Elles vont se rassoir, dans les fauteuils cette fois-ci. Mélissa lui caresse les cheveux, Amber se laisse aller dans les bras de cette inconnue. «Amber, il va falloir que je parte, je travaille demain, j’ai…enfin, faut que je me lève tôt.» Tout à coup, il y a le clash du moment, Amber se relève, la déception au creux du ventre : «Oui oui, j’ai… hum… je comprends, c’était…» En fait, elle ne sait pas quoi dire ou faire, elle sait comment se termine ce genre de soirée.?Elle n’espérait rien, non, elle ne voulait que sentir un autre corps, un corps de femme. Mélissa ose : «Veux-tu me laisser ton numéro, on pourrait… remettre ça un autre soir?» «Another night? Ok, peut-être.» Mais le momentum sera parti, elle le sait. Mélissa se lève, l’embrasse en lui murmurant : «À bientôt». Amber reste assise dans le fauteuil, pensive, tentant de retenir l’effluve de cette dernière heure.

Il est trois heures du matin, la foule quitte les lieux. Fred regarde les corps enlacés de celles qui se lancent dans la nuit pour calmer la solitude et qui espèrent en secret s’amouracher dans des matins plus qu’ambigus. Comme Mélissa, qui est partie et revenue pour savourer les lèvres d’Amber dans la nuit sauvage, où Montréal attend sans promesses et sans contraintes, en toute liberté.

 
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Anciens commentaires

  • Excellent! Les personnages sont bien décrits, le texte est fluide, l'histoire est bonne. Publié le 27/05/2011
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  • Excellent! Les personnages sont bien décrits, le texte est fluide, l'histoire est bonne. Publié le 27/05/2011