par ici ma sortie

les conservateurs sont parmi nous...

Denis-Daniel Boullé
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Photo prise par © Robert Laliberté

Je me suis fait dire récemment par deux «amis» que j’écrivais des âneries dans mes chroniques. Que mon vocabulaire parfois cru était totalement inapproprié. J’ai failli éclater de rire. J’avais l’impression d’avoir deux profs pontifiants en face de moi tentant de sermonner un enfant turbulent.

L’un de mes interlocuteurs avait même été choqué à la lecture d’une de mes dernières chroniques tellement mes propos étaient, selon lui, grossiers. Cet interlocuteur se vante d’être un fervent admirateur de l’œuvre de Jean Genet. Cherchez l’erreur!

Ces deux homosexuels pas si loin de moi en termes générationnels revenaient encore une fois sur la norme que je devrais adopter pour donner une belle image des gais. Et que des propos grossiers ou des références trop personnelles sur ma vie pouvaient être mal perçus de la population en général. Comment leur rappeler que le magazine est essentiellement lu par des gais et des lesbiennes (et quelques hétéros assez ouverts)? Et donc, avec prétention, je pensais que ceux-ci étaient plus à même d’entendre ce que j’écrivais, qu’ils soient ou non d’accord avec moi. Mais je n’avais pas envie de me justifier tant il aurait fallu partir de loin pour, non pas les convaincre, mais au moins qu’ils se posent les questions.

Je les écoutais. Et je me disais que je venais de faire un bond dans le passé. Que par un quelconque maléfice, j’étais revenu dans les années quatre-vingt quand beaucoup de gais avaient peur de s’afficher, de se montrer, répétant comme une litanie que la population ne comprendrait pas si nous descendions dans la rue, si nous revendiquions des droits, si nous nous montrions tels que nous étions. Nous devions nous dissimuler pour nous faire accepter et nous laisser aller que dans le privé, dans quelques bars – eux-aussi – privés, continuer de vivre comme dans une secte où seuls les initiés pouvaient comprendre.

Je les écoutais, me rendant compte qu’effectivement nous ne partagions rien sinon la même orientation sexuelle. Qu’en dehors de ce petit dénominateur commun, nos visions du monde et des autres étaient différentes, voire totalement opposées. Et que ce n’était pas suffisant pour former une communauté d’intérêts, sinon d’esprit.

Bien sûr, ces deux «donneurs de leçons» – qui, dans leur vie privée, peuvent se laisser aller à tout ce que la morale sociale réprouverait – partaient du principe que pour se faire accepter, nous devions nous conformer à ce qu’ils supposaient que la majorité attendait de nous. Bien sûr, ces deux hommes trouvaient que le défilé était trop dénudé et que la présence des drags n’était pas représentatifs de nos communautés, même si leurs regards se scotchaient sur tous les speedos des gars dansant sur les chars. Bien sûr, ils préféraient gommer toute spécification de leur homosexualité quand ils étaient en présence d’hétérosexuels. Comme ces Noirs qui cherchent absolument à se blanchir. Bien sûr, ce ne sont pas ces hommes bien engoncés dans leurs contradictions qui se sont battus devant les tribunaux pour obtenir le mariage ou même le droit à l’adoption, même s'ils ont été parmi les premiers à s'en réjouir.

Je n’ai même pas essayé de défendre un quelconque point de vue, la situation d’ailleurs ne le requérait pas. Je sais que pour ces deux hommes, les lesbiennes soient toutes des radicales incompréhensibles, les bisexuels, des hommes et des femmes qui ne savent pas se brancher. Quant aux trans, cela n’existe que temporairement, puis-qu’une fois la réassignation sexuelle obtenue, elles sont des hommes ou ils sont des femmes. Le dossier étant fermé par un simple coup de bistouri et un bon cocktail d’hormones. Et que dire de leurs commentaires quand l’affaire Johnny Weir a éclaté! L’un d’entre eux soutenait qu’il n’y avait rien d’homophobe dans les propos des deux chroniqueurs sportifs. Et que Johnny Weir donnait lui aussi une mauvaise image des sportifs gais.

Mais ce qui me chagrine le plus, ce n’est pas tant qu’ils soient déphasés par rapport aux enjeux actuels LGBT, c’est qu’il n’y a de reconnaissance, pour eux, que de la part des hétérosexuels. Une reconnaissance de leurs pairs n’aurait pas la même valeur. Ces deux hommes existent bel et bien. Et ce n’est pas la première fois que j’essaie d’instaurer un dialogue avec l’un ou l’autre ou avec les deux. Mais ils sont tellement persuadés d’avoir raison que cela tourne au dialogue de sourds.

On a beau lutter contre l'homophobie dont sont victimes les gais et les lesbiennes, on oublie souvent qu'une partie de cette homophobie est intériorisée et qu'elle est portée par les gais eux-mêmes. Les conservateurs ne sont pas seulement à Ottawa dans le gouvernement Harper, ils sont aussi parmi nous.

Je me relis, je n’ai pas utilisé de mots crus, je n’ai pas parlé de cul, de masturbation, de dildos; mes deux «amis» vont être contents de voir qu’il y a moins d’âneries dans mes propos.

 

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L’un de mes interlocuteurs avait même été choqué à la lecture d’une de mes dernières chroniques tell (...)

Publié le 25 mai 2011

par Denis-Daniel Boullé

   
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Anciens commentaires

  • Excellent DD!!! Parfois, ils sont même parmi nous 8 h par jour...LOL;) Publié le 25/05/2011
  • C'est sûr que lorsque l'on nous traite en poisson, on ne peut qu'avoir du mépris pour les diverses réalités LGBT! Publié le 25/05/2011
  • Bravo! Vous avez sû dire tout haut ce que beaucoup pense tout bas Publié le 25/05/2011
  • Voyons M. Boullé, c'est évident qu'il ne faut surtout pas sortir de "la norme". Tout le monde sait qu'il n'y a qu'une façon d'être un bon gai/une bonne lesbienne (et les bis et trans dans tous ça?!) tout comme il n'y a qu'une seule et bonne façon d'être hétéro! Il ne faut pas choquer, ne pas être différent, unique, ni se démarquer du reste du troupeau: qu'en dirait-on? Faisons ce que nous voulons en privé, mais se tenir la main en public?! Ça serait commettre un impair... (j'espère que mon sarcasme est assez perceptible...) Publié le 26/05/2011
  • J'aprouve vos parole. Je suis bi avec une blonde trans et ma différence fait que mes grands parents (qui étaient homophobe) m'aiment encore plus et parlent, expliquent à leur ami(e)s ma différence et comment ils sont fières de mon courage de vivre comme je le veux. Si j'avais caché tout cela seraient-ils encore homophobes? Publié le 27/05/2011
  • On en connait tous des gais qui se sentent meilleurs que les autres. Qui ne sont surtout pas de «grandes folles», ou des gars de cuir, comme si l'un ou autre était dégradant. Le conservatisme n'est pas propre qu'aux gens de l'Alberta, il y en a partout dans la communauté. Un counservatisme qui s'expriment souvent en une honte de ce qui est «trop gay» ou «trop village». ILs oublient sans doute trop vite qu'on ne peut pas seulement exiger la tolérance de la part des hétéros, il faut aussi se mlontrere tolérant entre nous... Comme toujours, vos articles me parlent et celui-ci en particulier. L.P. Montréal Publié le 02/06/2011
  • Il est difficile de ne pas voir un peu de lâcheté dans leur attitude. Et quelle est leur estime de soi ? Qu'ils se terrent s'ils ne croient pas mériter mieux, c'est leur droit, mais qu'ils laissent ceux qui veulent vivre en pleine lumière le faire sans honte. Publié le 02/06/2011