par ici ma sortie

Le miroir aux alouettes

Denis-Daniel Boullé
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Photo prise par © Robert Laliberté

J’allais commencer ma chronique sur un tout autre sujet quand j’ai reçu un courriel d’une ancienne cliente du bureau d’avocats dans lequel je travaillais. Je m’étais occupé de son dossier d’immigration et du rapprochement avec sa conjointe québécoise. Mon ancienne cliente me raconte, entre autres choses, que tout va mal dans son couple, qu’elle n’a pas d’amies sinon celles de sa conjointe, et qui sont toutes Québécoises. En filigrane se dessine toute une incompréhension culturelle, une incompréhension des rapports homosexuels.

Mon ancienne cliente a quitté un pays où la famille et la religion sont des pivots de la société. Elle ne retrouve pas ici cet entourage plus fort, cette entraide plus grande qu’elle percevait dans son pays d’origine. Pire, elle sent que les lesbiennes qu’elle fréquente ne respectent pas, d’une certaine façon, le milieu d’où elle vient, le parcours qu’elle a suivi, et sa façon de se percevoir comme lesbienne. Son lesbianisme n’épouse pas forcément les représentations que les gais et les lesbiennes des pays occidentaux ont d’eux et d’elles-mêmes.

Bien sûr, son discours me touche. Combien de fois au cours de ces dix ans passés à travailler dans des dossiers d’immigration ou de statut de réfugié, ai-je entendu mes clients des deux sexes parler de leurs désenchantements par rapport à la société d’accueil, de leurs désenchantements quant aux espoirs qu’ils avaient mis dans les communautés gaies et lesbiennes d’ici. Les sites Internet présentent souvent des pays comme le Canada ou d’autres pays d’Europe comme des paradis LGBT. Les communautés apparaissent comme organisées offrirant à leurs membres tout ce dont ils auraient besoin. En raison de cette vision publicisée à grand renfort de messages commerciaux vantant, par exemple, Montréal comme destination gaie, beaucoup de gais et de lesbiennes d’ailleurs pensent que le bonheur est au coin de l’aéroport Pierre-Elliott Trudeau, Pearson ou Vancouver Airport.

La réalité est évidemment tout autre. Une fois retombée l’euphorie des premiers jours passés dans le Village, après une période d’éclatement, pour les gais, dans les bars et les saunas, une facette bien différente se dessine de ce paradis. Les gais et les lesbiennes d’ici ne sont pas toujours assez informés sur les réalités des gais et des lesbiennes d’autres pays. Ils et elles attendent que ces arrivants vivent leur orientation sexuelle à l’occidentale. Par on ne sait quel miracle rose, le pied posé en sol canadien les transformerait totalement, et ils et elles devraient adopter les mêmes comportements, les mêmes codes relationnels qu’ici. Ce néo-colonialisme LGBT est souvent ressenti par les nouveaux arrivants. Pour des gais, ils sont considérés comme des fruits exotiques consommables et jetables. On ne souhaite pas entendre leurs difficultés ou pire on ne les comprend pas. Pour les lesbiennes, une certaine façon de s’affranchir des rôles encore imposés aux femmes à l’étranger les aveugle quant à la perception de femmes venues d’ailleurs.

En ce qui concerne ces nouveaux arrivants, pour reprendre la terminologie aride de l’administration et de la sociologie, ils ne peuvent non plus obtenir le soutien de leur communauté d’origine déjà installée. Une très grande solitude alors les gagne, une double solitude d’ailleurs. Incompris par les gais et les lesbiennes d’ici en qui ils avaient mis tant d’espoir, et peu enclins à se retourner vers ceux et celles qui sont déjà installés, ils et elles doivent se recons-truire dans l’isolement et parfois la détresse.

Des groupes comme ADA, pour les latinos gais, ou encore comme Arc-en-ciel d’Afrique, ouvrent leurs portes à ces nouveaux arrivants, mais sans avoir ni les moyens ni les structures pour accompagner ces gais et lesbiennes fraî-chement débarqués. Les deux organismes, comme d’autres, se débrouillent avec les moyens du bord. Mais là encore, est-ce seulement aux gais et lesbiennes noirs, ou latinos, ou arabes, ou asiatiques de prendre la responsabilité de ce dossier, ou si, sur un plan plus politique, l’ensemble de la société québécoise ne devrait pas changer son regard sur l’immigration. Au lieu de se conforter en rappelant à quel point nous sommes une société d’accueil, il y aurait peut-être du bon à entendre ce que les nouveaux arrivants ont à nous dire, qu’ils et elles appartiennent aux minorités
sexuelles ou non.

 

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Le miroir aux alouettes

Mon ancienne cliente a quitté un pays où la famille et la religion sont des pivots de la société. El (...)

Publié le 18 avril 2011

par Denis-Daniel Boullé

   
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  • Récemment, un jeune homme gai originaire du continent africain m'a expliqué ceci : la première chose que les parents et amis veulent savoir lorsqu'on fait un coming out est si tu es un homo actif ou passif. Les actifs sont tolérés et les passifs sont complètement rejetés. Il était surpris que dans la société québécoise il ne se fait jamais poser la question sur ses préférences sexuelles... Il disait que les gens doivent toujours y penser mais n'osent jamais le demander. Il y a peut-être un peu de vrai, car au GRIS-Montréal, la question : Qui fait l'homme qui fait la femme ? est posé au moins une fois sur 2. Publié le 23/04/2011