le garde-robe de frédérique

FUSION ET AUTRES RIMES AMOUREUSES

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Ce soir, Fred ne travaille pas. Le samedi, c’est sa soirée de congé, et sa blonde a insisté pour venir la passer au Garde-Robe. Eh oui! Elle a une blonde, c’est officiel depuis trois mois maintenant, elle est assez amoureuse pour venir rencontrer l’amie de Claudie, Stéphanie, et sa blonde pour la première fois. Elles s’installent dans le coin des fauteuils; Fred ressent un drôle de feeling : être dans ce bar sans y travailler, d’être une cliente comme une autre, une intruse dans un monde qu’elle connait tellement bien. Les amies de Claudie arrivent, Élyse et Stéphanie, elles sont scotchées l’une à l’autre comme des pandas à des feuilles d’eucalyptus. Fred s’efforce de sourire devant l’expansion d’affection qui déferle devant ses yeux. Claudie lui caresse la cuisse et l’embrasse sur la joue tout en se levant pour accueillir les déesses du bonheur. « Salut les filles!» La brune s’exclame : «Hello darling! Alors tu nous présentes ta nouvelle flamme?» Claudie, tout excitée, se penche vers Fred pour lui dire de se lever. «Oui! Frédérique! Voilà Élyse et Steph!» Fred salue poliment ces deux filles qui semblent tout droit sorties d’une pub d’hipsters. L’air cool, les filles, très cool. Elles vivent ensemble depuis un an et demi, c’est l’amour fou! Élyse 25 ans, Stéphanie 31 ans. Leur coming out : Élyse l’a toujours su et ses parents aussi, tout s’est passé le plus normalement du monde. De son côté, Stéphanie a quitté son chum pour partir avec Élyse, ses parents ne le savent pas officiellement, mais ça ne saurait tarder, car elles ont décidé de se marier! Élyse, la fille au bonnet, ouvre la conversation assez directement «Alors, comme ça Frédérique, t’étais comme une gaie dans le pla-card qui travaille dans un bar de lesbiennes! C’était latent pas à peu près, ton affaire!» Stéphanie éclate de rire et Claudie rougit légèrement. Fred la regarde avec étonnement en se disant mais pour qui elle se prend celle-là et répond sèchement : «Chacun y va à son rythme, y’a pas de livres de règlements.» Claudie intervient «Come on Ély, il fallait juste qu’elle soit prête à assumer ça, c’est pas toujours évident!» Stéphanie enchaîne : «Chérie, c’est vrai, c’est un processus quand même». Élyse sourit, se retourne vers sa blonde et la frenche sans aucune pudeur, puis ajoute : «Je sais, mais prends toi, par exemple, quand tu m’as rencontrée, tu savais, c’était clair…» «Oui, c’est sûr, mais nous, c’est différent: on sait ce qu’on veut, mais la plupart des gens qu’on connait ne savent pas vraiment aimer, nous c’est profond!» Ça ne fait pas une heure que les deux survoltées sont arrivées que Fred n’en peut déjà plus. Juliette et Iseult réunies dans le même couple, nous parlant de l’amour infini les unissant, prêchant ce bonheur ultime les projetant au-dessus des êtres humains. Claudie les écoute complètement pâmée, comme si elles avaient trouvé la clef de l’euphorie éternelle. Élyse, la poétesse de service, s’élance dans un développement sur son désir de dépassement dans le couple : «Devenir meilleure pour l’autre, se livrer avec un réel abandon; il ne faut pas compter dans l’amour, il faut donner.» Frédérique est dépassée par le monologue frôlant la thérapie. Claudie, encore sous le joug des dernières paroles, se lève enivrée : «À l’amour, il n’y a rien de plus beau!» Fred se contraint à la solidarité, mais son sourire reste coincé. Élyse se lève à son tour : «Je vais me chercher à boire. Tu viens avec moi mon amour?» Stéphanie suit. Fred ne peut s’empêcher de passer un commentaire : «Ouf! J’ai l’impression de suivre un séminaire sur l’art de vivre en couple!» Claudie la regarde choquée : «Franchement, Fred! Elles sont superbes ensemble, c’est ça une vraie relation de couple!» «Une vraie relation de couple? Claudie, ces filles-là parlent de leur amour comme si elles venaient de découvrir le mystère de l’existence et que le reste de l’humanité était une bande de cons, nous y compris! Elles n’en parlent pas, elles le vendent!» Claudie s’offusque : «Eh bien, moi je rêve de vivre ça! Un amour sans limite, un engagement inconditionnel.» Les divinités reviennent bredouilles. «Les filles, on va y aller finalement, je suis fatiguée et j’ai des travaux à faire demain.» Claudie s’exclame : «Déjà!» Stéphanie hoche de la tête : «Oui! On veut être en forme demain l’une pour l’autre, c’est important pour le rythme du couple!» Fred intervient : «Le rythme du couple?» Élyse rétorque sur un ton hautain : «Tu sais Frédérique, moi j’pourrais jamais vivre avec quel-qu’un qui travaille dans un bar tous les vendredis soir! Frédérique serre la main de Claudie qui veut défaillir et répond: «Ça tombe bien, il existe autant de modèles de couples qu’il existe d’individus, c’est ce qu’on appelle la diversité! Élyse s’enligne vers la sortie : «Viens Steph, on s’en va!» Stéphanie la laisse la devancer et revient sur ses pas, elle s’approche de Claudie et la serre dans ses bras : «Vous êtes très belles ensemble, désolée pour le départ d’Élyse.» Claudie se rassoit, les yeux dans le vide. Frédérique tente de la coller contre elle mais rien n’y fait. «Claudie, c’est pas grave, c’est juste différent.» D’une voix éteinte, Claudie dit : «Oui, mais c’est peut-être ce que je veux, être avec quelqu’un avec qui je peux avoir le même rythme!» «Mais, c’est ce qu’on fait à notre propre cadence!» «Tu veux dire à ta propre cadence, et ce soir, honnêtement, je ne sais plus si j’ai envie de suivre tes pas!» Fred sursaute : «Voyons Claudie! À cause d’une soirée?» Claudie quitte et Fred la laisse partir sans dire un mot, elle est complètement déboussolée. Claudie veut-elle la quitter pour une histoire de tempo? Une demi-heure passe et toujours pas de texto de Claudie. Elle regarde le bar qui se vide et comprend qu’il n’y a qu’une solution: c’est à son tour de faire les premiers pas!