le garde-robe de frédérique

la sortie de secours

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Ce soir, le Garde-Robe se remplit lentement, les heures s’allongent et la clientèle se fait attendre. Frédérique en profite pour discuter avec Audrey, elle attend une amie, une très vieille amie qu’elle n’a pas vue depuis 6 ans. Une histoire d’amitié, des chemins de traverse qui s’égarent et qui se recroisent des années plus tard. Sylvia arrive devant le Garde-Robe, elle prend une grande respiration, elle n’a pas franchi la porte d’un bar gai depuis près d’une décennie. D’un seul pas, des souvenirs d’une autre époque lui paralysent le corps, le passé est un terrain nébuleux qu’elle a refermé en toute conscience, et maintenant la quarantaine se présente comme un raz-de-marée incontrôlable. Elle aperçoit son amie au bar, Audrey la regarde souriante, elle lui saute dans les bras. «Sylvia! J’suis tellement contente de te voir!» Oui! Enfin elle la retrouve, enfin cette barrière hautement érigée entre elles va finalement tomber. «J’te présente Fred! Notre thérapeute du Garde-Robe.» Sylvia salue poliment en disant «C’est toujours bon à savoir, rien de mieux qu’une bonne thérapie!» Fred regarde cette femme de 42 ans qui sous ses yeux enjoués traîne une lourde fatigue. Oui, une fatigue résultant d’un retour à ses premiers amours, d’un recommencement, de la fin d’une autre vie, elle ne sait plus. Sylvia, cette blonde aux yeux bleus, directrice des com et travailleuse acharnée, amoureuse de l’art, mère d’une petite sirène de 8 ans, vient tout juste de se séparer de son chum.

Son coming out: à 19 ans, elle a annoncé à ses parents qu’elle aimait une femme; il y eut des pleurs, des reproches, des paroles acerbes et une trêve illusoire. Devant son obstination à vouloir vivre sa vie, à aimer la femme de sa vie, ses parents abdiquèrent et baissèrent la garde. Onze ans plus tard, son amour l’avait quittée. La trentaine la transformant, elle rencontra Marc et tenta de construire son nid, son confort jusqu’à ce que tout explose en sourdine dans son cœur maintenant si fragile. «Alors, tu me racontes, comment tu vas? Qu’est-ce qui s’est passé? Depuis quand t’es partie?» Sylvia veut tout raconter, sa tête est comme une ruche bourdonnante. «J’ai quitté Marc parce que c’était fini, je n’en pouvais plus… je ne l’aimais plus…» Elle prend une pause. «Et parce que cette femme est entrée dans ma vie. » Elle dit ces mots doucement. Audrey sursaute : «Une femme, t’as bien dit une femme?» Elle sourit. «Mais qu’est-ce qui t’es arrivé? Je croyais que… t’étais heureuse?» Sylvia reprend avec la même franchise, se libérant d’un poids qu’elle portait délibérément. «Oui, j’ai été heureuse, j’ai eu une petite fille fantastique, on avait une super vie, j’habitais dans la maison de mes rêves!» Son regard devient vitreux «… le château, disons, souffrait d’un malaise qui nous pesait, et c’est à ce moment-là que…» «Que cette fille t’a convaincue de sauter la clôture!» Sylvia rit impunément. Non, ça ne s’était pas passé ainsi. Cette femme n’avait rien fait d’extraordinaire, elle avait été là tout simplement, elle l’avait fait s’arrêter, remonter en elle-même, se reconnaître. Dans leurs échanges s’était lentement glissé le souffle insolite d’une branche du désir, elle l’avait suivie jusqu’au bout, elle en était tombée amoureuse. Audrey est ravie. «Wow! Je te reconnais tellement!» Audrey se remémore Sylvia au Cégep, son premier amour, ses hésitations et le début de leur amitié, l’adolescence de leur vie gaie. Elle poursuit : «Mais alors, cette mystérieuse amoureuse, où se cache-t-elle ce soir?» Sylvia n’en a aucune idée, cette affaire est encore plus déchirante qu’elle ne le paraît. Elle a décidé de quitter sa vie, de se libérer de ses promesses, de capter le bonheur jaillissant qu’on lui offrait et la personne qui l’a propulsée dans ce nirvana amoureux s’est évaporée comme la rosée du matin. Audrey est abasourdie, elle serre Sylvia dans ses bras qui peine encore à comprendre tout ce qui vient de lui arriver. Elle a pris la sortie de secours pour revivre ces sensations oubliées; maintenant, elle ne peut plus reculer. Elle dit : «Ce qu’il y a de plus beau quand on aime, c’est cette impression romanesque d’avoir une force inébranlable.» Et elle ressent encore, en profondeur, cet emportement.

Il est 3 heures du matin, la foule quitte les lieux. Frédérique discute avec Audrey: «Très courageuse, ton amie Sylvia!» « Oui, elle l’est, elle l’a toujours été! Elle a un cœur audacieux et résolu!» Une fille se pointe au bar, Fred lui dit gentiment que le bar ferme, elle le sait. «En fait, je suis venue rejoindre quelqu’un et je ne la trouve pas, je n’arrive pas à la joindre! Je me demandais si…» «Quel est son nom?» «Elle s’appelle Sylvia, elle est blonde...» Fred regarde Audrey. «Est-ce que Sylvia attendait quelqu’un?» «Non, mais c’est peut-être…» «Elle est partie il y a au moins une heure!» La fille semble pressée. «Merci, merci beaucoup.» Elle vire les talons et s’en retourne pleine d’espoir! Audrey s’exclame en la voyant s’éloigner «Merde mais c’est peut-être Madame Mystère!» Fred réfléchit : «Humm, pour moi, il s’agit sans doute de quelqu’un d’autre.» «Non! Tu crois?!» «Oui, je pense que la vie est remplie de coïncidences énigmatiques. Et Sylvia n’y échappe probablement pas.» «Mais c’était qui alors?» «Je sais pas…mais elle le saura bien assez vite.»