Les relations intergénérationnelles dans la communauté homosexuelle

Ce que le regard des aînés gais met en évidence

Benoît Parades
Commentaires

Le questionnement sur le vieillissement de la population québécoise a mis en évidence, depuis quelques années, le rôle et la place des relations intergénérationnelles dans la société toute entière. Au-delà d’une histoire sociale, c’est également une histoire sexuelle qui est revendiquée par les enfants du baby-boom au profit d’une identité ainée tout à fait nouvelle. Génération sociale et génération sexuelle se combinent et se complètent dans la construction d’une mémoire homosexuelle, et plus encore dans sa transmission. Car toute génération n’a de sens que si elle s’insère dans un rapport dynamique d’échanges avec celle qui la précède et celle qui la suit. La mémoire générationnelle se construit, et s’écrit, au fil du temps. Elle se préserve en autant qu’elle trouve le moyen de s’actualiser, et ce, à travers l’expérience des relations intergé-nérationnelles. Pour la communauté LGBT, cette mémoire est très récente. Il est donc plus que jamais essentiel de la consolider, et surtout de la partager pour qu’elle reste vivante.

Car les relations intergénérationnelles existent bel et bien, et ne sauraient en aucun cas être «nouvelles» en raison d’une attention particulière que notre société leur consacre depuis quelques années. Elles sont porteuses d’une richesse en raison du partage qu’elles permettent. Mais elles révèlent aussi des dimensions sur lesquelles nous souhaitons revenir, dans la volonté de souligner les questions que soulève ce type de relations sociales, cruciales pour l’avenir de nos communautés.

Les témoignages qui suivent ont été recueillis auprès de plusieurs ainés gais. Ils mettent à jour, sans prétendre à l’exhaustivité, un paradoxe essentiel : les relations et les transmissions intergénérationnelles sont autant espérées que disqualifiées par les aînés eux-mêmes. Cinq aînés, tous retraités et âgés de 66 ans à 71 ans, s’expriment ici.


Un âgisme redouté par les aînés

La volonté d’être en contact avec de jeunes gais peut se voir entravée par la crainte d’une perception âgiste de leur part, comme le souligne Paul : «Moi, j’aime fréquenter les jeunes, mais je sais pas si je serais accepté. Est-ce qu’ils vont vouloir d’un vieux croulant comme moi, un gars de 68 ans? Parce que moi je veux être près d’eux, absorber le plaisir de leur jeunesse.»



Pour certains, les jeunes seraient inconscients de leur propre vieillissement et ne pourraient donc pas appré-hender les réalités vécues par les aînés eux-mêmes, rendant difficile la rencontre intergénérationnelle : «Les jeunes sont incapables de s’imaginer vieux, ils ne se voient pas vieux, ça ne fait pas partie de leur réalité», avance Sébastien.

Pour d’autres, le jeunisme généralisé de la part des jeunes deviendrait une justification à l’impossibilité de nouer des rapports intergénérationnels. Jeunes et vieux gais deviendraient alors deux solitudes qui ne peuvent se côtoyer. Un constat que semble faire Éric: «Les jeunes, selon ma perception, ils sont jeunes et ils le savent. Nous, ils nous voient âgés. Je ne sais pas s’ils pensent qu’on a toujours été âgés et qu’on n’a jamais été jeunes comme eux. Mais je ne suis pas sûr que la jeunesse gaie attende quelque chose de nous. Je pense qu’ils n’attendent rien de nous.»

Parallèlement, la majorité de ces ainés que nous avons rencontrés souhaitaient avoir plus d’occasions de rencontrer des jeunes. «C’est très rare que je parle à des jeunes gais moi!» poursuit Éric. Quant à Louis, il affirme: «J’aimerais avoir plus de contacts avec les jeu-nes, on n’en a pas».

Il semble plus rare que ces moments de socialisation avec les jeunes soient refusés par les ainés, comme le précise Georges : «N’ayant pas de relation (avec des jeunes), ça serait difficile de vouloir transmettre quelque chose… Je ne serais pas vraiment à l’aise avec des jeunes dans la vingtaine. Pour simplement discuter, il n’y aurait pas de problème, mais si on parle d’une relation suivie, je n’aurais rien à leur transmettre!»


Une sexualité normative entre jeune et vieux

Un autre paradoxe concerne la sexualité aînée. Plusieurs aînés disent que leur sexualité ne se conformerait plus à la norme érectile et serait alors -quand elle ne disparaitrait pas complètement- vécue sur le mode exclusif de la tendresse. Mais, dans un même temps, la volonté d’avoir des relations sexuelles avec des plus jeunes reste forte.




Éric revient sur la dimension érectile tenue pour essentielle dans la définition de la sexualité : «Si je regarde mon environnement gai, les gars se sentent nettement vieux quand ils s’aperçoivent qu’ils ne sont plus capables de séduire, que plus personne ne les regarde. Ou que leurs capacités strictement sexuelles diminuent, difficultés érectiles ou des choses comme ça.»

Pour Georges, la tendresse de la sexualité ainée serait presque gage d’une certaine sagesse sexuelle : «Plus jeune, c’est plus physique. La sexualité, quand tu es jeune, tu veux t’éclater. Alors que pour les aînés, les besoins sont moins grands. Plus de tendresse; dans ce sens-là, moins de bang-bang…»


La tendresse, un privilège réservé aux aînés? On peut aisément en douter!
La contradiction entre l’impossibilité et l’attente d’une sexualité intergénérationnelle est clairement mise en lumière par Éric : «Moi, quand je regarde mes amis, ce qui les intéresserait chez les jeunes ce serait une bonne coucherie. Simplement des relations sexuelles! J’ai cette perception-là. Est-ce qu’ils s’intéresseraient à des jeunes autrement? Je ne le sais pas! J’ai vraiment l’impression que c’est à ce niveau-là que les affaires se jouent.»

Le sentiment que les aînés sont davantage attirés par les plus jeunes est partagé par la majorité des aînés que nous avons rencontrés. Encore une fois, le regard des jeunes sur leurs aînés est disqualifié, et souvent perçu comme le besoin pour le jeune de (re)trouver un père défaillant ou absent. C’est ici soulever la question du statut homoparental et même homograndparental en ce qui concerne les aînés! Mais la suspicion pédophile est largement avancée par les aînés gais interviewés.


Ces jeunes qui n’ont pas fait «la guerre»…

Certains des aînés pointent le manque de reconnaissance de la jeune génération gaie. L’insouciance, voire l’ignorance, serait à l’origine selon eux d’une rencontre compromise entre les générations. Le défaut de militantisme de la part des jeunes empêcherait la relation : «On leur a tracé un chemin qui a été extrêmement difficile à tracer, et cette libération-là, ils la reçoivent toute cuite dans le bec. Je pense qu’ils n’en sont même pas conscients. Et reconnaissants, certainement pas»,affirme Éric.

Paul souligne que «les jeunes ne savent pas ce que c’est. Même si je ne leur reproche pas ça, ils ne peuvent pas concevoir tout ce qu’on a vécu.»

Les jeunes gais seraient donc à ce point désintéressés par l’histoire de leur communauté? On peut, ici encore, en douter. D’autant que les combats d’aujourd’hui, à supposer qu’ils n’imposent plus la même vigilance, n’engagent-ils pas encore des lendemains nouveaux, tout aussi légitimes pour la lutte? Il faudrait pouvoir comparer les témoignages des jeunes à ceux de leurs aînés pour éclairer une réalité certainement plus complexe, et sans doute plus nuancée que le seul point de vue de quelques aînés. Mais ces paroles d’aînés donnent déjà quelques repères pour engager des relations intergénérationnelles plus complètes et plus réalistes, plus critiques et fondées sur le partage plutôt que sur la conception, parfois rigide car figée, de la transmission.


Perspectives

On ne peut qu’encourager l’écriture d’une histoire propre à l’ensemble de toutes les identités sexuelles (et entres elles : lesbiennes, bisexuelles et transsexuelles), comme base mémoriele des relations intergénérationnelles au sein des communautés LGBT. Car il serait certainement intéressant de promouvoir concrètement et quotidiennement, dans notre culture communautaire, cette forme identitaire. Une forme qui permet d’ailleurs de consacrer l’importance de la famille choisie, et de relativiser la conception naturelle des rapports intergénérationnels véhiculés par la norme hétérosexuelle. Et pourquoi ne pas penser, dans le paysage communautaire, à des organismes dans lesquels tous les âges seraient conviés, autour d’un Café des générations homosexuelles, par exemple? Ou encore encourager les jeunes à offrir un soutien bénévole aux aînés LGBT en perte d’autonomie? Quand la génération devient synonyme d’innovation.

 

  Envoyer cet article

Les relations intergénérationnelles dans la communauté homosexuelle

Ce que le regard des aînés gais met en évidence

Car les relations intergénérationnelles existent bel et bien, et ne sauraient en aucun cas être «nou (...)

Publié le 22 février 2011

par Benoît Parades