Homoparentalité via une mère porteuse

Ils sont pères de jumelles

Valérie Vézina
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Ils sont en couple depuis sept ans et maintenant pères de deux adorables jumelles qu’ils ont fait concevoir aux États-Unis. Leur histoire sort des sentiers battus, mais pas tant que ça, finalement. Récit. Jean et Carl* se sont rencontrés le 7 mars 2003 pour ne plus jamais se quitter. Rapides en affaires, ils se sont mariés – en Ontario – trois mois après leur première rencontre. À peine six ans plus tard, ces Québécois devenaient les heureux papas de Laurie et Suzanne, conçues grâce au concours de deux Américaines.

«Depuis un an on parlait d’avoir un enfant», dit Jean, 44 ans. Le couple savait que l’ensemble du processus était réalisable en Californie, mais à ce moment-là, il ne savait pas dans quoi il s’embarquait.

Premièrement, Jean découvrirait bientôt qu’il était «apparemment infertile» et qu’il lui faudrait prendre des «suppléments» pour devenir père comme il le souhaitait. Ensuite, il y aurait d’autres embûches, pratico-pratiques et légales.


Choisir une mère biologique

Confortablement installés dans leur loft de HoMa, ces Montréalais consultent en ligne un répertoire de femmes offrant leurs ovules à vendre. Bref, ils «magasinent» une mère pour leur futur rejeton. Ils consultent les fiches de femmes habitant au sud de la frontière, parce que le recours aux mères porteuses, bien que permis au Canada, n’est pas reconnu au Québec.

Au départ, leur idée est d’utiliser les spermatozoïdes de Jean seulement. Ils recherchent donc une femme ayant les caractéristiques physiques de Carl, alors âgé de 38 ans : caucasienne, yeux pâles, etc. L’heureuse élue ? Une jolie blonde dans la vingtaine, grande, sportive. C’est une étudiante universitaire vivant en Californie. Cet état reconnu pour ses droits progressistes envers la communauté homosexuelle, Jean le connaît bien : il s’y rend fré-quemment pour son travail. Un jour d’octobre 2007, il cristallise la grande aventure en visitant une clinique de procréation à San Diego. Là on lui explique que « tout est possible, clés en main » moyennant plusieurs dizaines de milliers de dollars.

La mère biologique de 23 ans qu’ils avaient choisie fournit des ovules deux fois plutôt qu’une. En échange elle reçoit plus ou moins 7000 dollars, selon Jean et Carl qui ne l’ont rencontrée que très brièvement. «Nous lui avons parlé une dizaine de minutes dans les locaux de la clinique privée», dit Jean.


Deux pères, deux mères

C’est un cas original, limite science-fiction. Imaginez : des enfants 100 p. cent bios !

Sérieusement, les spermatozoïdes des deux hommes ont été utilisés. En clair, cela signifie que l’une des jumelles aurait le patrimoine génétique de Jean et de la donneuse d’ovules, et que l’autre jumelle hériterait du bagage génétique combiné de Carl et de la donneuse d’ovules. La fécondation in vitro a lieu le 19 juin 2008. Dix jours plus tard, bingo ; des embryons sont bel et bien formés. Le couple apprend la bonne nouvelle dans un courriel provenant de la mère porteuse. C’est la joie.

Certains embryons vivent, d’autres meurent. Ainsi va la vie – la vie que des blouses blanches créent en laboratoire depuis 33 ans, soit depuis la naissance de Louise Brown, premier bébé éprouvette, en 1978. Notre couple passe rapidement sur les détails de l’opération mais voici l’essentiel : trois embryons sur les neuf issus du sperme de Carl avaient survécu au cycle de gel et de dégel. Quant à Jean, un seul des siens (sur les 17 issus de son sperme) était apparemment viable.

Étape suivante : inséminer la mère porteuse. Fini la contribution de la donneuse d’ovules. Ciao! De la petite bière comparé au travail requis de la part de la mère porteuse, raconte Jean : « La mère porteuse, ce n’est pas le fun pour elle. Elle doit prendre des médicaments, subir de multiples piqûres. » La mère qui a porté leurs filles avait les fesses bleues à force d’être piquée, se souvient-il.

Cette mère de trois enfants est une habituée (d’ailleurs elle portait d’autres jumeaux pour un couple européen, au moment de notre entretien). Pour toute sa peine, de l’insémination jusqu’à l’accouchement en passant par les nausées et l’abandon convenu de deux petits êtres grandissant en elle, elle recevra environ 20000 $, plus une prime «pour jumeaux» de quelque 7000 $. Ayoye, vous dites ?

Mais à partir de là, le processus se complique pour les futurs papas.

Bons élèves, ceux-ci multiplient les visites auprès de la mère porteuse aux États-Unis ; ils ont appris que s’ils tissent des liens avec la mère porteuse durant sa grossesse, cela facilitera éventuellement la séparation d’avec «ses» poupons. L’aéroport Montréal-Trudeau devient leur deuxième maison en 2008 et en 2009.

À l’époque, Jean travaillait pour une grande entreprise et il s’était informé auprès de sa compagnie d’assurances à savoir si celle-ci rembourserait toutes les dépenses liées à l’hospitalisation de la mère et des bébés à naître. On lui avait dit que oui. Mais lorsqu’il a demandé une preuve écrite de la couverture d’assurance, la compagnie a dit non. Les frais médicaux encourus aux États-Unis n’étaient pas couverts. Or, on sait que ça coûte cher, l’hôpital, aux States. On parle de plusieurs milliers de dollars par jour.

Dès lors, la crainte d’une facture salée change la donne. Petite parenthèse destinée aux non-initiés : une grossesse gémellaire est plus risquée qu’une grossesse normale parce qu’elle aboutit généralement à des naissances prématurées et que cela implique l’hospitalisation des bébés durant leurs premières semaines de vie, jusqu’à ce que leur poids et leur état soient jugés convenables. Jean et Carl se disent alors qu’il faut absolument faire venir accoucher la mère porteuse au Canada. Petit hic: il y a une limite de vol imposée par les compagnies aériennes aux femmes enceintes, 32 semaines dans le cas d’Air Canada…

D’abord réticente, la mère se laisse convaincre de venir accoucher au Québec. Jean et Carl louent un appartement meublé au complexe La Cité et réservent un billet d’avion pour elle vite, vite, vite. À 35 semaines et 5 jours, elle accouchera par césarienne à l’hôpital Royal-Victoria.

Nous taisons le nom de l’obstétricienne parce que c’est un sujet tabou. Toujours est-il qu’elle aurait versé une larme ou deux. Une histoire avec un happy ending mais des aspects moins glorieux. Par exemple, il paraît que ça discutait ferme dans une pièce de l’hôpital parmi le personnel de l’établissement de santé quelque temps avant l’accouchement ; l’Hôpital craignait d’éventuelles poursuites dans le cas de pépins durant l’opération à venir. Avant d’être provoquée la pauvre femme a dû signer une décharge de responsabilité. Les hommes racontent tout cela pendant que Laurie, «la fille de Jean», joue avec un candélabre du salon. Elle a 20 mois et me sourit.


Deux bébés

Avoir deux bébés d’un coup, c’est toute une aventure (et je sais de quoi je parle). Biberons, couches, câlins, lavage et tout le tralala viennent en double. Carl et Jean ont embauché une nanny pour prendre soin des bébés durant les premiers mois, de nuit comme de jour. Carl a pris un congé de paternité de 6, 7 mois avant de retourner travailler à temps plein. Ils ont aussi eu de l’aide de leurs familles. L’une des grands-mamans a même déménagé à Montréal pour être près des filles! Au début, elle n’était pas très à l’aise avec toute cette démar-che. Réticence morale. Elle n’est certainement pas la seule.

En effet, qu’arrivera-t-il quand leurs filles, plus tard, réclame-ront de connaître leur mère? Question classique. Carl et Jean ont prévu le coup en demandant à la mère biologique si elle accepterait un jour de rencontrer leurs enfants. Celle-ci aurait répondu : oui, si c’est par le biais de l’agence. «C’est clair qu’on va leur dire la vérité », affirme Jean, par exemple si des petits camarades de classe demandent aux filles : c’est qui, ta mère?

Et les fameux modèles féminins dans ce tableau full gay pride ? À cela, Carl répond qu’il a trois sœurs, alors... Il y a aussi les gardiennes qui se relayent auprès de Laurie et Suzanne.

Jean insiste sur un point, primordial à ses yeux : fréquenter d’autres familles homoparentales. À l’Halloween, quand Suzanne et Laurie avaient environ un an et demi, toute la famille a participé à une cueillette de citrouilles sur l’invitation d’un copain avocat membre d’une association informelle de parents gais. (Plus conventionnel que ça...) «Je ne veux pas que nos filles se sentent toutes seules (dans leur situation)», explique Jean, un professionnel aussi organisé que leur nouvelle maison urbaine.


De célibataires à parents

Né en Ontario, parfaitement bilingue, Jean continue d’aller travailler à l’étranger régulièrement. Ils font encore appel à des gardiennes pour éviter que Carl n’en ait trop sur les bras durant ces voyages d’affaires. Cela dit, leur quotidien est plus facile depuis que l’un d’eux est devenu contractuel.

Les nannys – toutes des anglophones – ayant espacé leurs visites, les petites ont beaucoup progressé au plan du langage ces derniers temps. Elles ont même commencé à dire des bouts de phrases, en français s’il vous plaît. C’est la joie (bis)!

En somme, c’est une belle histoire, marginale et drôle. Une drôle d’histoire parce qu’elle bouscule plein d’idées reçues et qu’elle risque d’en défriser plus d’un (et quelques-unes). Primo, deux homosexuels. On est en 2011 au Québec, mais quand même. Ensuite, on parle d’homoparentalité, et en faisant ce reportage, j’ai vu une émission des Francs Tireurs dans laquelle deux Français racontaient avoir décidé de déménager au Québec pour pouvoir y élever tranquilles leur progéniture ; en France, disaient-ils, l’homoparentalité n’est pas aussi bien vue qu’ici. Finalement, voilà des enfants qui ont quatre parents, et deux mères différentes : une mère fournissant les ovules, fécondés de surcroît par non pas un mâle mais deux, et une mère portant non pas un, mais deux bébés, et dont le bagage génétique n’a absolument rien à voir avec celui des jumelles! Quatrièmement, il y a un gai ayant adopté deux filles... Parce que Carl a dû les adopter.

Début 2009, par le plus malheureux des hasards, une cause devant un tribunal québécois a confirmé noir sur blanc qu’une mère accouchant d’un enfant au Québec devenait la mère légale de cet enfant (jugement DuBois). Les jumelles de Jean et Carl sont nées peu de temps après ce jugement. À l’hôpital, ils ont inscrit Jean comme père légal, alors Carl a dû les adopter en bonne et due forme devant un tribunal dont ils préfèrent taire le nom par crainte de représailles. « Le juge a demandé qu’on nomme une avocate pour représenter l’intérêt des filles », précise Jean. Leur avocate à eux devait convaincre un juge de leurs capacités parentales, chose qui fut facilement faite d’après ce que les principaux intéressés en disent.

Sur leur certificat de naissance c’est maintenant écrit : «père» et «père», disent-ils, les yeux tout ronds, tout sourire. C’est officiel : ils sont maintenant parents, pour le meilleur et pour le pire.


Sortez vos mouchoirs

Si les deux jurent ne rien regretter, Carl transmet cette leçon à ceux tentés par une semblable aventure : « La mère aurait dû accoucher en Ontario plutôt qu’au Québec, c’aurait été moins compliquée pour nous. » Ça coûte cher. Combien? Ils ne veulent pas dévoiler le montant.

Quel a été le moment le plus émouvant? Carl, les yeux brillants, raconte que ce fut le soir ou la mère de leurs enfants leur a lu une lettre écrite de sa main, dans leur salon, avant de reprendre l’avion le lendemain pour les États-Unis. Tentant de répondre à ma question, Jean réfléchit longuement. C’est évident que c’est lui, le plus cérébral des deux. Accoté au comptoir de la cuisine où nous nous trouvons maintenant pendant que Laurie et Suzanne jouent dehors, dans la cour attenante, Jean fouille sa mémoire et finit par répondre : «C’est quand ma mère a dit qu’elle aurait voulu que mon père voie les filles. Cela m’a beaucoup touché.»

Les liens de filiation et leurs mystères ne changeront pas. J’ai comme l’impression que Jean, conformiste comme tant d’autres, a peut-être fait des enfants, entre autres raisons, parce que c’est la norme. Je ne juge pas, je ne fais que présumer. À quand le voyage à Disney?