Par ici ma sortie

Relations intergénérationnelles

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
Photo prise par © Robert Laliberté

Seulement du cul? De la transmission d’un savoir? Ou bien le goût d’être en relation indépendamment de l’âge, avec ou sans cul! Ma dernière chronique, «Qui veut m’épouser?» a suscité beaucoup de commentaires. Mais pas une seule demande en mariage! Au moins les lecteurs ont compris qu’entre mes amours nécessaires et mes amours contingentes, je n’étais pas le candidat idéal. À la bague au doigt, je préfère le cockring au sexe.

Mais ce n’est pas le sujet de ma chronique de ce mois-ci . Un fossé se creuse-t-il entre les jeunes gais et les plus vieux, que le politiquement correct nomme les aînés? Nous l’appellerons Arnaud. Arnaud a vingt-cinq ans et me rencontre pour me présenter son mémoire de maîtrise réalisé en France dans le cadre de ses études en gérontologie. Arnaud a suivi pendant six mois les activités d’une association de retraités gais à Paris pour déterminer quelles étaient les problématiques, les besoins et les attentes des vieux gais. Travail universitaire très intéressant, mais au demeurant pas très bandant. Mais l’exercice veut cela. Une fois l’entrevue réalisée, je lui demande comment lui se sentait face à ces vieux. Sa réponse a été catégorique: «Je n’ai rien à faire, rien à partager avec eux. Nous ne vivons pas sur la même planète.» Arnaud fréquente tous les lieux gais à la mode, visite toutes les destinations gaies, et le jour où je l’ai rencontré, il avait passé la nuit à s’amuser à Montréal. De là son étonnement et son incompréhension que de vieux gais puissent regretter que les plus jeunes ne s’intéressent pas à eux, que les plus jeunes n’aient pas conscience de leur histoire. Ce message-là ne touchait aucune corde sensible chez Arnaud. D’autant qu’il croyait déceler derrière les attentes des plus vieux, et je caricature à peine, un autre désir: les vieux ne s’intéressent aux jeunes que pour coucher avec eux. Gros cliché peut-être, mais qui prend naissance sur une réalité. On s’est tous fait cruiser quand nous étions jeunes par des plus vieux, et nous en avons déduit que tous les vieux couraient après les plus jeunes. Ce qui resterait à démontrer.

Même son de cloche du côté des vieux. Ceux que j’ai rencontrés avaient un discours ambivalent et parfois très négatif dans la perception qu’ils avaient d’eux-mêmes et des jeunes. Pour résumer, les jeunes ne sont intéressés par les vieux que pour des raisons pathologiques (la recherche du père), ou matérielles (se faire entretenir, pour ne pas dire se prostituer). Réponses qui sous-entendaient qu’il ne pouvait y avoir de relations vieux-jeunes que par le sexe. De même, considéraient-ils les vieux qui s’intéressaient aux jeunes comme des pervers, si ce n’étaient des pédophiles. Bien entendu, ils s’excluaient de cette catégorie. En somme, ils partageaient la même perception de la vieillesse gaie que les jeunes. On reste entre vieux ou on est un vieux libidineux; de toute façon, on est disqualifié devant les jeunes.
Quant au partage – avec ou sans sexe – d’être avec quelqu’un d’un âge différent, dans ce que l’un et l’autre pourraient échanger, s’apporter, Arnaud, comme les vieux rencontrés, n’en voyait pas la nécessité. Chacun bien installé et conditionné dans sa génération ayant fait siens tous les clichés, consolidant les frontières que le monde gai en particulier, et la société en général, renvoie. On appartient à une classe générationnelle et on doit s’y restreindre de gré ou de force.

Discrètement, des sites de rencontres pour les jeunes aimant les hommes murs et vice versa existent. Mais il n’est pas tout à fait bon de revendiquer haut et fort ses attirances dévalorisées et stigmatisées par l’ensemble de la société. Et même si le sexe ne ne compte pas, la ligne de fractures est grande. Entre les peurs des uns – les jeunes - et l’intériorisation de ces mêmes peurs par les autres – les vieux – des passerelles devraient être construites. Et pas simplement dans le cadre de la transmission de l’expérience des plus vieux vers les plus jeunes. Car, autre mythe répandu, les jeunes n’auraient rien à apporter et tout à apprendre. Si les vieux savaient tout, cela se saurait.

En fait, il faudrait bousculer les frontières artificielles de l’âge, du continuum de vie découpée en rondelles pour mieux encadrer la population, et aussi pour mieux segmenter le marché en clientèles spécifiques.

Bien sûr, on pourrait croire que les jeunes gais n’ont plus besoin de modèles comme c’était le cas autrefois. Les séries, les téléromans, les films leur renvoient aujourd’hui une image de l’homosexualité plus valorisée. Ils sont de mieux en mieux acceptés par leur famille, par leur entourage, enfin presque tous. Ils ne voient plus la nécessité de se regrouper comme c’était le cas il y a encore quelques années dans des lieux ou des organismes spécifiques, là où la mixité générationnelle était plus grande. Des lieux où les aînés transmettaient la culture gaie et où les plus jeunes avaient le sentiment d’être enfin parmi les leurs.

Le fossé peut-il être lié à une perception et à une façon de vivre trop différentes? Les enjeux ne sont plus les mêmes. Pourtant le devoir de mémoire reste. Le désir ressenti de vouloir briser les préjugés entre ces deux communautés existe, mais chacun rejette la responsabilité sur l’autre. Il faudrait faire les premiers pas. Et ne pas pour autant éliminer le cul. Car la rencontre avec l’autre peut aussi passer par le cul. À condition de ne pas s’arrêter qu’à cela.

 

  Envoyer cet article

Par ici ma sortie

Relations intergénérationnelles

Mais ce n’est pas le sujet de ma chronique de ce mois-ci . Un fossé se creuse-t-il entre les jeunes (...)

Publié le 21 février 2011

par Denis-Daniel Boullé