le garde-robe de frédérique

Avec le temps

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté

Ce soir, au Garde-Robe, c’est la soirée des pionnières! C’est un événement unique où l’on salue la bravoure et la lutte de celles qui ont défoncé bien des portes avant l’arrivée du Garde-Robe! Elles sont toutes là réunies, s’embrassant, se reconnaissant. Plusieurs d’entre elles s’offrent, le temps d’une soirée, un vrai retour dans le passé. Elles se rappellent leurs premiers bars, les clandestins et les pseudo-légaux, leurs premiers gains, leurs premières marches et la reconnaissance ultime de leurs droits après des années de combats parfois insurmontables!

Frédérique les observe contemplative et pense : «On oublie trop vite que certaines ont passé une partie de leur vie à la perdre afin que nous puissions aujourd’hui vivre avec les mêmes droits que tout le monde et une relative quiétude!» Jonathan lit dans ses pensées : «Ouais, elles sont hallucinantes!» En effet, plusieurs ne se sont pas revues depuis plus de 20 ans. Oui les effusions bouleversent les habituées du Garde-Robe, mais quand on a 20 ans, on a beaucoup à apprendre de ses prédécesseures! Jeanne est venue avec son groupe d’amies, elle ne sort plus jamais maintenant. Soixante-six ans, elle vient tout juste de prendre sa retraite. Elle a passé sa vie publique à travailler pour les autres, à les soigner, à les écouter. Elle a passé sa vie privée à aimer des femmes, à déjouer les règles qu’on lui imposait, à braver les idées préconçues, c’est une guerrière. Depuis le décès de Diane, il y a 4 ans, elle caresse les souvenirs des vingt dernières années qui les ont bercées doucement vers une tranquillité sereine. Lorsque la main de sa femme l’a quittée pour l’éternité, Jeanne s’est dit que son dernier amour s’en allait comme il était arrivé, avec grâce et dignité. Elle lève son verre au passé avec fierté et respect.

Claire se présente au bar le sourire un peu coincé, elle revoit des visages qu’elle reconnaît vaguement. Elle a finalement quitté son mari il y a 3 ans. Faire son coming out à 55 ans fut sa libération ultime; après 30 ans de préparation, elle pouvait enfin se regarder dans un miroir et marcher la tête haute. Frédérique écoute passionnément Jeanne lui raconter son coming out: «J’avais à l’époque 25 ans, ma mère est tombée très malade, le cancer la rongeait de partout, et sa vie lui glissait doucement entre les doigts. Elle m’a assise près d’elle et m’a dit: «Vis, ma fille, deviens ce que tu veux être; tu m’as toujours rendue fière.» Elle s’arrête et prend une gorgée de vin blanc : «Elle le savait, elle voulait me préparer, elle a réussi», dit-elle à Fred les yeux chatoyants. Claire s’approche et reconnait cette voix grave et rassurante, c’est bien elle! «Jeanne!» s’exclame-t-elle. Cette dernière se retourne et reste bouché bée; elle se rappelle cette femme, d’il y a 20 ans, non plus! «Jeanne, c’est bien toi?» Comme obnubilée, un seul oui retentit hors de sa bouche. Claire reprend : «J’en reviens pas! Ça fait quoi, 25 ans? C’est moi, Claire!» Jeanne le sait, Claire aux yeux bleus, ce nom qui a séjourné si longtemps dans son cœur que seul Diane a pu en effacer la résonance. «Mais, mais, qu’est-ce que tu fais ici? Tu as toujours l’air aussi jeune!» Claire éclate de rire «Une jeune de 58 ans, c’est relatif!» Claire lui raconte son divorce, les années perdues, les nuits sombres, sa sortie officielle, les mots sont insuffisants, on ne peut refaire le roman de sa vie en 15 minutes! Jeanne reprend le chemin à rebours pour remonter jusqu’à elle. Elles se parlent de tout, à l’exception de cette histoire qui les a noyées dans des eaux beaucoup trop profondes, où la seule solution était de s’enfuir à la nage. Claire ne pouvait pas quitter son mari; Jeanne ne voulait pas vivre dans l’ombre! Vingt-cinq ans plus tard, leur histoire n’a pas pris une ride, mais elles ont vieilli, altéré leurs émotions, rationalisé la teneur de leur existence. Et cette soirée les replonge dans le souvenir d’une dernière étreinte interdite par l’époque, les circonstances et la peur. Claire sent en elle une exaltation surprenante. Revoir Jeanne, revoir ce sourire qu’elle a imaginé pendant des années. Entendre cette voix qui lui avait donné l’espoir de l’amour, qui l’avait rendu belle et amoureuse. Jeanne s’esclaffe d’un rire léger «Tu es toujours aussi vive Claire! Je me rappelle cette façon dont tu avais de raconter les menus détails de la vie, de faire du quotidien un voyage fascinant!» Claire lui répond : «Je n’avais pas le choix, je jouais une drôle de comédie et je n’avais pas le premier rôle jusqu’à ce que je te rencontre…» Un malaise se glisse en sourdine dans leurs regards. Leurs yeux fuyant l’instant où la rencontre est incontournable. Jeanne baisse la tête la première et dit : «Que reste-t-il avec le temps? Des souvenirs, des sensations.» Claire murmure : «De l’espoir aussi, l’amour n’a pas d’âge…» Jeanne ne répond pas, un émoi qu’elle n’a pas ressenti depuis des lustres lui heurte le cœur, elle doit partir.

Il est 3 heures du matin, la foule quitte les lieux. Fred s’apprête à fermer son bar quand une femme rebondit au comptoir, c’est Claire! «Pardon, avez-vous retrouvé un cellulaire?» Frédérique lui sourit : «Je l’ai trouvé sur le bar, il est juste ici!» Claire s’exclame : «Merci infiniment! Je ne sais pas ce que j’aurais fait sinon!» «Je comprends! Avec tous les numéros et les adresses…» «En fait, je n’ai absolument besoin que d’un seul numéro.» Fred demande avec curiosité : «Seulement un seul?» «Oui! Vous savez, ça fait 25 ans que je rêve à cette soirée…je ne laisserai pas partir la femme de ma vie une deuxième fois!»

 

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Avec le temps

Frédérique les observe contemplative et pense : «On oublie trop vite que certaines ont passé une par (...)

Publié le 21 février 2011

par Julie Beauchamp

   
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  • Un article que j'ai lu rapidement car j'éprouve souvent trop longs certains textes. Mais j'ai une question à vous poser? Une tel événement se reproduira une autre fois à Québec. car c'est plutôt rare que des femmes plus âgées peuvent assister à des événements pour femmes lesbiennes? Publié le 01/04/2011