Qui veut m’épouser?

Denis-Daniel Boullé
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Photo prise par © Robert Laliberté

La question a de quoi faire fuir. Avant de parler mariage et d’un bungalow à Laval, il faudrait peut-être commencer par trouver, comme la pensée populaire le veut la perle rare. Celle qui non seulement accepterait de jouer à la bête à deux dos avec échanges d’épidermes, d’ADN et de fluides à la clef, mais qui serait heureuse de m’avoir à ses côtés au réveil, au retour du travail, même si fatigué d’avoir été un bon petit soldat social?

La question a de quoi faire fuir. Avant de parler mariage et d’un bungalow à Laval, il faudrait peut-être commencer par trouver, comme la pensée populaire le veut la perle rare. Celle qui non seulement accepterait de jouer à la bête à deux dos avec échanges d’épidermes, d’ADN et de fluides à la clef, mais qui serait heureuse de m’avoir à ses côtés au réveil, au retour du travail, même si fatigué d’avoir été un bon petit soldat social?

Ma mère qui se flatte d’être mariée depuis 60 ans avec le même homme, a fait sienne depuis longtemps cette idée: il y a quelqu’un qui serait notre moitié sur terre et qui n’attendrait que de nous rencontrer pour construire une vie de couple qui perdurerait jusqu’après la mort, pour des siècles et des siècles. (Le amen est à votre discrétion). ??Sauf que j’ai rencontré souvent mes moitiés et que, si je les réunissais, je pourrais remplir un Airbus A380. J’exagère à peine ou si peu. On me dira que ces moitiés n’étaient pas la bonne, la vraie, l’unique moitié, celle pour qui on se ferait teindre en blonde, pour qui on renierait ses amis, sa patrie… avec qui le jour ou la nuit ça serait pareil... Bof! Tout cela me fait penser à une pauvre princesse simplette en haut d’une tour de château soupirant, la larme à l’œil et la bave aux lèvres, après un prince hypothétique et — ce qui est encore plus hypothétique — charmant. Et d’ailleurs, William, le seul prince qui vaille le coup, se marie cette année. Donc, mon rêve d’être une princesse dans le regard de cet autre – ma moitié – je ne peux le faire que le soir au fond de mon lit, en me masturbant les yeux fermés. Je revendique et – assume - mes fantasmes d’adolescent boutonneux dévorant la presse people. Sauf qu’il ne faut plus dire et surtout écrire cela quand on a cinquante ans et plus, et même quand on est plus jeune. Même si on doit encore se moucher grassement dans un kleenex en regardant pour la 350e fois les aventures et les malheurs de Sissi en technicolor.

Mais ce n’est pas en fermant les yeux et en jouant avec mon sexe que je trouverai l’élu de mon cœur, comme dirait toujours ma génitrice. D’autant plus que la moitié du moment dort paisiblement à côté de moi, et qu’il devrait être l’objet (sympa de parler de l’autre comme d’un objet) de tous mes fantasmes, de tous mes désirs et de toutes mes attentions. Peut-être que la moitié que nous avons n’exclut pas la recherche d’une autre moitié, et encore d’une autre moitié, et hop, on finit par affréter un Boeing 747 (je fais jouer la concurrence pour ne pas être accusé de favoriser un avionneur par rapport à l’autre).

Les moitiés se sont succédé dans ma vie, parfois j’en avais plusieurs en même temps, remettant en question le sens des proportions (étaient-ce des quarts, des tiers?). Je n’ai jamais su comment je m’étais retrouvé en couple, ni d’ailleurs comment j’avais fait pour me retrouver célibataire, bigame, polygame, et parfois rien de tout cela. Ni tous les livres pour développer mon potentiel de conjoint parfait, ni les psys rencontrés n’ont jamais pu épuiser le sujet de l’amour, toujours l’amour. Pourquoi cette moitié et pas une autre? Pourquoi on veut rester avec celle-ci et pourquoi on n’a qu’une envie — fuir celle-là. Il reste toujours ce petit mystère qui dépasse largement la production de dopamine : l’explication psychologique à ce besoin d’aimer et d’être aimé, et d’être en couple.

Ce que je sais, c’est que je suis passionné. Que je n’aime jamais ma moitié ou mes moitiés à moitié. Je suis plutôt du genre à en rajouter… au diable les proportions, les équilibres, les grilles et les tests pour atteindre le parfait petit bonheur conjugal. Ce ne que je n’ai pas vécu en longévité, je l’ai vécu en intensité. Et ces relations n’ont pas moins de valeur que si elles avaient duré soixante ans.

En ce moment de célébration du couple, comme seul et unique garant de l’épanouissement, il ne faudrait pas oublier que l’amour, la passion, le sexe ne se plient pas toujours à la norme conjugale telle que trop vantée. Ils peuvent prendre bien d’autres détours et d’autres formes. Ils méritent, à défaut d’être célébrés le 14 février, d’être reconnus et entendus.

Qui veut m’épouser? J’y pense parfois dans mes rêves de petit garçon à peine pubère. Mais en même temps, je préfère vivre l’instant présent et suis même assez fier – mon petit côté transgressif – de ne pas marcher dans le même sens que tout le monde. Et de l’écrire. Et de ne pas me cacher derrière la superbe vitrine d’un couple de gars propres sur eux, bien sur tout les rapports, mais qui dans le silence de leur lit queen, s’endorment chacun dans leur coin en rêvant à William une main dans leur pyjama. q Denis-Daniel BOULLÉ
: ddboulle@fugues.com

 

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La question a de quoi faire fuir. Avant de parler mariage et d’un bungalow à Laval, il faudrait peut (...)

Publié le 28 janvier 2011

par Denis-Daniel Boullé

   
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  • LOL Excellent DD. Boullé, comme d'habitude! Une lectrice qui prend tjrs autant de plaisir à te lire, même si...:-) Publié le 25/01/2011