Le garde-robe de Frédérique

Question de temps ou de trip?

Julie Beauchamp
Commentaires
Photo prise par © Robert Laliberté
L’hiver est bien entamé et le froid agit comme un anesthésiant pour la clientèle du Garde-Robe: c’est très tranquille! Ève se pointe pour sa bière bimensuelle du vendredi soir. Elle vient voir Fred pour lui raconter les derniers développements avec la fille « straight » qu’elle a rencontrée. «On n’arrêtait pas de se voir depuis quelques mois, on s’appelait presque tous les jours, et là, on a passé la nuit ensemble y’a 3 jours, et puis, plus de nouvelles!» Frédérique lui sourit avec empathie. «Elle hésite peut-être. C’est sûrement sa première fois…» Ève se frotte la nuque comme à chaque fois qu’elle est anxieuse. «J’pense pas, elle m’avait dit qu’elle avait déjà eu une histoire au cégep avec une fille, ça avait duré des mois, et c’est tout. Elle est super open… pis j’pensais que… J’sais pas c’que je pensais!» dit-elle un peu déroutée. «Attends un peu avant de t’en faire.» «Je sais, j’lui ai envoyé un texto pour lui dire de venir me retrouver ce soir, mais j’ai toujours pas eu de réponse…» «Il est tôt ! Tu vas voir!» Ève se demande comment Fred peut avoir autant d’assurance sans même connaître Virginie. Fred sait tout à fait ce que cette fille traverse: avoir envie de vivre un trip et se faire rattraper par l’émotion, de quoi prendre ses jambes à son cou mais le désir est souvent plus fort que la peur! Elle viendra! Ève regarde autour d’elle, toute sa bande est déjà arrivée, et pas de Virginie. Elle vérifie son cellulaire, pas de message. Cette brune aux longs cils a 34 ans, enseigne l’histoire au secondaire, adore chanter au Karaoké, possède un petit loft sur le Plateau et a une vie sociale hors du commun. Son coming out : elle s’est exilée à Montréal, a terminé ses études, s’est trouvé un poste, s’est acheté son loft. Elle a fait l’annonce à ses parents chez elle, sur son terrain; c’était bien qu’ils soient là tout les deux, et puisqu’ils venaient de signer les papiers du divorce, chacun a mis beaucoup d’eau dans son vin! Elle rêve d’avoir un enfant et s’embarque dans des relations longues et difficiles qui se terminent comme elles ont commencé: bizarrement. Elle n’en est pas à sa première idylle mêlant l’ambiguïté sexuelle aux tourments amoureux. À chaque nouvelle flamme, elle se dit que c’est peut-être elle, mais cette fois-ci, c’est différent, elle ne s’est rien dit, elle a laissé le temps créer des liens, façonner des sourires. Virginie et elle se connaissent depuis l’enfance, elles se sont perdues de vue à l’âge de 12 ans, et un hasard les a réunies dans le même congrès, toutes les deux professeures d’histoire, toutes les deux en pleine rupture amoureuse, comme une prophétie. Cette complicité s’est transformée dans cette nuit incroyable où leurs ébats d’une passion sans limite et d’une urgence violente traduisaient un désir outrageusement amoureux. Avait-elle rêvé cette nuit-là où les mois d’avant,? Il y avait bien dans cette relation un lien inaltérable, inexplicable! Au moment où ses pensées l’amènent à tout remettre en question, l’inattendu se produit, elle est là! Virginie cherche à l’entrée du Garde-Robe, elle est venue pour la voir, pour lui parler, cette force qui l’attire à Ève relève d’un sentiment nouveau, une incompréhension d’elle-même. Ève accourt devant elle et l’entoure de ses bras. «T’es arrivée! J’t’attendais plus!» «Oui, j’ai pris une chance, j’voulais, en tout cas… Faudrait que j’te parle, t’es toute seule?» «Oui et non, mais on peut se parler… J’suis contente de te voir, je, bien, j’me demandais comment tu allais?» Virginie scrute l’endroit, analyse les visages, les gens, cet endroit est si loin de sa réalité. Toute l’ouverture d’esprit qu’elle revendique ne l’avait pas préparée à ce choc. Un malaise indes-criptible la traverse quand Ève lui caresse l’épaule! Frédérique les aperçoit au bout du bar, elle savait qu’elle allait venir. Fred ne peut que ressentir la montée d’appréhension se lisant sur le visage de Virginie, ses yeux verts dépaysés. Ève ne peut ignorer l’agitation et tente par ses paroles bien pesées de calmer le jeu. Virginie commence par un «Ève, j’ai été silencieuse, j’avais besoin de réfléchir». Elle prend une pause : «Tu sais que je t’aime beaucoup, je ressens pour toi une affection particulière…» Ève répond : «Moi aussi, j’éprouve pour toi des sentiments…» Virginie la coupe et lui dit sérieusement : «Écoute, j’ai… David m’a rappelée et je l’ai revu et… » Un coup désarmant, la tranche d’une feuille de papier qui cisaille, un éclat de verre qui déchire la peau juste légèrement, pas trop, juste assez pour susciter la douleur. Ève comprend trop, elle a revu son ex : « Et…tu me dis ça parce que?» Virginie reprend : «Je ne sais pas quoi penser… Je ne suis pas prête à vivre ça, mais je tiens à toi!» «Pourquoi es-tu venue ici? Pourquoi ne pas m’avoir appelée, je ne t’ai rien demandé!» «Tu as raison, ce n’était pas une bonne idée, en même temps, je ne veux pas arrêter de te voir, j’essaie de retrouver où tout a dérapé… pour qu’on se soit rendues ici!» Ève l’écoute sans parler, que pourrait-elle ajouter. Pour elle, c’était le bonheur; pour Virginie, une chute vers l’inconnu.

Il est 3 heures du matin, la foule quitte les lieux. Ève doit rentrer chez elle, ses amies ont toutes quitté une à une, chacune lui conseillant de mettre une croix définitive sur cette fille qui voulait juste vivre un trip! Frédérique s’approche : «Ça va pas?» «Ben non, j’comprends rien, j’la sens si fragile, mais en même temps, elle a revu son ex chum, j’sais pas quoi faire!» «Tu veux un conseil, laisse-lui le temps, elle va revenir vers toi.» «Comment tu le sais?» Fred réfléchit un instant, elle a vu un peu d’elle-même dans cette fille de 33 ans, elle sait ce qu’elle ressent. Elle reconduit Ève à la sortie: il est beaucoup plus facile de refermer cette porte que de l’ouvrir, mais Virginie l’ayant déjà débarrée, il ne lui reste qu’à la pousser.

 
Voir les archives

Anciens commentaires

  • J'adore vos textes depuis un bon moment... Très belle écriture et très intéressante. Je les attends toujours avec impatience. Continuez votre bon travail. Une fan Publié le 24/01/2011
Voir les archives

Anciens commentaires

  • J'adore vos textes depuis un bon moment... Très belle écriture et très intéressante. Je les attends toujours avec impatience. Continuez votre bon travail. Une fan Publié le 24/01/2011