Les danseurs nus

Incursion dans le monde de l’indiscrétion

Philippe Boivin
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Il y a de ces jours où les éléments semblent se déchaîner contre vous. Les échecs s’accumulent, mettant votre optimisme au défi. Le soir venu, vous rentrez enfin à la maison, exténués, dans l’espoir de mettre fin à cette malédiction. Comment se changer les idées en bons célibataires? Lâchez un coup de fil à votre meilleur ami! Votre voix à la motivation douteuse se heurte à sa boîte vocale. Jouez avec pitou, minou ou le restant du zoo! Trop tard, votre fidèle compagnon baille aux corneilles. Regardez ce que la télé a à vous offrir, alors! Un Harry Potter que vous avez vu il y a deux ans, un quiz aussi fascinant qu’un motif de boîte de Kleenex et une nouvelle téléréalité mettant en vedettes une colonie de seins gonflés… rien pour vous réconforter. Vous avez besoin d’une compagnie agréable, capable de mettre une touche de beauté et d’excitation dans la disgrâce de votre journée… et peut-être également d’un petit «remontant». Direction: votre bar de danseurs nus favori.

Vous entrez discrètement, vous vous assoyez au bar et commandez votre cocktail fétiche. Sur la scène, un danseur au physique digne des Dieux du stade tente de capter votre attention, alors que vous êtes saisi par la chaleur d’un bras, qui enlace soudainement votre cou. Certes, ce danseur ne possède pas la musculature du précédent modèle, mais les minutes passées en sa sympathique compagnie vous donnent l’impression d’avoir enfin conjuré le mauvais sort. L’idée de partager un moment intime avec lui vous ronge. Vous voilà vite assis derrière un petit rideau tout aussi tendu que ce qui se trouve dans vos pantalons, caressant son corps de vos doigts fébriles, sourire en coin, finalement apaisé, le temps d’une ou deux chansons.

C’est ce genre de situation (dont j’ai été moi-même témoin d’innombrables fois alors que je travaillais comme barman au Stock) qui fait réaliser que le métier de danseurs nus, c’est beaucoup plus que d’avoir une belle gueule et… de danser nu.

Brian travaille au Campus depuis presque trois ans et tient à mettre les pendules à l’heure concernant son métier. «Lorsque j’ai commencé à danser, j’étais au gym presque tous les jours. Toutefois, je me suis rapidement rendu compte que le secret ne réside pas seulement dans le look. Plusieurs personnes viennent aux danseurs pour se changer les idées, parce qu’ils ne sont pas dans leur assiette. Ils ont besoin d’une personne à l’écoute qui saura saisir leurs besoins rapidement», explique-t-il.

Diverses études ont d’ailleurs été menées à propos des motivations qui poussent les hommes à avoir recours à des services sexuels. Celle du sociologue Sven-Axel Månssonq (Université de Göteborg, Suède) démontre qu’une partie importante de ces hommes ont de la difficulté à entrer en contact avec les personnes qui leur plaisent, souvent par timidité et maladresse. M. Månssonq mentionne que 42% des hommes interviewés qui payent pour le sexe disent avoir de la difficulté à s’impliquer dans des relations conventionnelles. Cette étude nuance la théorie qui présente les services sexuels comme une forme de thérapie ou un acte de soin. M. Månssonq rapporte que la solitude est rarement la seule motivation. Elle serait en effet souvent jumelée au désir sexuel. Mais l’homme ne comble-t-il pas son besoin affectif avec la sexualité?

Sans grande surprise, la motivation principale des danseurs à exercer ce métier est l’argent facilement amassé. Cependant, Brian et Mathieu — également danseur au Campus — s’accordent pour dire que cet emploi leur permet de satisfaire leur côté exhibitionniste. «Nus, au garde-à-vous, notre but ultime est de réussir à faire vivre des émotions fortes au public à l’aide de mouvements suggestifs. Et quand les gens sont excités, nous le sommes aussi», avouent-ils. Les deux hommes à la complicité surprenante affirment aussi apprécier la dynamique entre les danseurs au Campus. «L’ambiance de travail est vraiment agréable. Tous les gars s’entendent bien et se respectent», renchérit Mathieu. Il n’y a donc aucune compétition entre les danseurs? «Bien sûr, mais elle reste amicale», précise Brian. Quant à Samuel (ce jeune danseur du Stock qui fait de la randonnée pédestre en tenue légère sur première page du calendrier Stock-Priape), il avoue parfois ressentir de la jalousie de la part de certains danseurs.

«Il y a quelques danseurs plus anciens qui envient la popularité dont jouissent les nouveaux, ce qui leur rappelle probablement le côté éphémère du métier. J’avoue qu’ici (au Stock), c’est plutôt macho. Certains danseurs peuvent être vraiment méprisants… ils ont les hormones dérangées», se désole-t-il devant ceux qui abusent des stéroïdes. Samuel admet même devoir ignorer quelques collègues afin d’éviter les conflits. Le jeune homme de 20 ans consacre donc toute son énergie à ses clients, qu’il tient à satisfaire.

Difficile d’aborder le sujet du métier de danseur sans parler des préjugés qui y sont malheureusement rattachés. «Les gens croient que nos atouts se réduisent au plan physique. C’est vrai que les danseurs ne sont généralement pas des personnes qui possèdent des études supérieures (et à quoi bon?!), mais cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas intelligents», se défend Mathieu. Ce grand gaillard au sourire irrésistible insiste sur l’importance de posséder une belle personnalité. «Pour avoir du succès dans ce métier, une intelligence sociale développée est essentielle. Un danseur qui n’utilise pas une approche appropriée ne se rendra pas dans l’isoloir et, par conséquent, ne fera pas d’argent», poursuit-il. Brian précise que les gens ont tendance à oublier que, dans 90% des cas, c’est le danseur qui va vers le client et non le contraire. C’est donc la persuasion par la sollicitation? «Exactement», confirme Samuel. «C’est un métier qui comporte énormément de sollicitation. Mon sens de l’humour m’aide beaucoup à briser la glace avec les clients. J’ai aussi beaucoup voyagé dernièrement (Amérique centrale, États-Unis, Suisse et Canada – un joli clin d’œil au calendrier), ce qui aide à enrichir mes conversations», apporte-t-il. Et qu’en est-il de la consommation de drogue et d’alcool sur les lieux de travail? Mathieu ne consomme tout simplement rien de tout cela (il avait d’ailleurs un Perrier en main lors de l’entrevue), alors que Brian et Samuel disent boire raisonnablement. «Lorsque j’ai commencé à danser au mois de mai dernier, je buvais beaucoup pour me donner un petit coup de pouce. J’ai rapidement pris conscience de cette mauvaise habitude et décidé de diminuer sérieusement ma consommation», confie Samuel.

Mathieu, Brian et Samuel espèrent pouvoir changer quelque peu la perception réductrice qu’ont les gens de leur métier. «La grande majorité des danseurs sont des personnes honnêtes avec de bonnes valeurs… et un petit côté pervers assumé», lance Mathieu, l’air coquin à son maximum. «Venez nous voir, vous risquez d’être agréablement surpris», invitent ces trois professionnels du mouvement langoureux et des moments réconfortants.

 

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Vous entrez discrètement, vous vous assoyez au bar et commandez votre cocktail fétiche. Sur la scène (...)

Publié le 18 décembre 2010

par Philippe Boivin