TONY DUVERT

Enfances

André Roy
Commentaires
L’écrivain Tony Duvert ne pourrait plus publier aujourd’hui; ou s’il l’était, il serait sans aucun doute poursuivi par la justice en tant que pédophile déclaré. D’ailleurs, ses livres ne sont plus réédités et demeurent introuvables. Les temps ont changé. Il y a plus de 30 ans, cet écrivain, né en 1945, est salué comme un auteur d’avant-garde, tout autant brillant que déconcertant, publié par une maison importante à Paris, Minuit. Il obtient le Prix Médicis en 1973, grâce à l’appui de Roland Barthes, pour Paysage de fantaisie. En 1979, son Île atlantique attire des critiques dithyrambiques. Il collabore à Gai Pied, le mensuel de référence pour les gais de l’époque. Mais après la publication en 1982 d’Un anneau d’argent à l’oreille, qui se veut un roman grand public, Duvert, qui n’aime pas le milieu littéraire parisien et est déçu par la critique, se réfugie à Thoré-la-Rochette où vit sa mère. On découvre le cadavre de cet homme, qui a vécu en reclus pendant 20 ans, dans un état de putréfaction avancé en juillet 2008.

Tony Duvert n’a, sur le mode d’une écriture de type expérimental, glorifié qu’une seule chose: l’amour des enfants. En militant, il le défendra dans L’enfant au masculin, de 1980 : « …ma pédophilie, donc, s'intéresse aux garçons impubères. Mais quand commence l'impuberté? Les bébés ne m'attirent pas encore; les petits de deux à trois ans me plaisent à la folie, mais cette passion est restée platonique; je n'ai jamais fait l'amour avec un garçon de moins de six ans et ce défaut d'expérience, s'il me navre, ne me frustre pas vraiment. Par contre, à six ans, le fruit me paraît mûr : c'est un homme et il n'y manque rien. Cela devrait être l'âge de la majorité civile.» Ses propos ne seraient plus tolérés aujourd’hui. On vivait dans les années 1970 dans une insouciance morale et sexuelle inimaginable en 2010.

Gilles Sebhan, romancier et essayiste, consacre à cet écrivain, qui serait maintenant maudit, un livre admiratif, Tony Duvert. L’enfant silencieux, qui tient plus de la poésie que de la biographie traditionnelle, et où se mêlent des éclats de fiction. Paradoxalement, étant donné son objet, l’écriture de Sebhan est toute de douceur, discrète et métaphorique. Il nous fait découvrir de Duvert une enfance perturbée et perturbatrice; une adolescence où il se livre à tous les hommes qui passent; puis une entrée fulgurante dans le monde littéraire. Sebhan, lucide, imagine fort bien que tout hommage public qu’on voudrait rendre à cet auteur serait repoussé par des autorités grimaçantes. Car il faudrait y évoquer son «enfer aux plaisirs illicites».



Tony Duvert deviendra en 1976 directeur de la revue Minuit. Après son abandon de tout semblant de vie littéraire, il sera remplacé par Mathieu Lindon, le fils de Jérôme Lindon qui dirige les Éditions de Minuit. C’est dans cette revue, maintenant disparue, que commence pour ainsi dire la carrière d’écrivain de Michael Delisle, qui vient de publier douzième opus, Tiroir no 24. Poète éminent, Delisle écrit des livres d’une beauté fugace, mais en même temps, pour ses romans, d’un réalisme simple, linéaire, qui n’en demeure pas moins elliptique et énigmatique. Tiroir no 24 est une histoire racontée au « je » par Benoit, mis à la crèche à sa naissance, puis à l’orphelinat, avant d’être adopté par la famille Cyr, qui le veux pour le faire travailler à la boulangerie. Il sera engagé plus tard par Jean-Pierre, un traiteur belge, qui vient d’ouvrir une boutique. Il en tombera amoureux; ils feront l’amour le soir dans le bureau de Jean-Pierre. Lorsque cela est découvert par la femme du Belge, la vie de Benoit basculera, jusqu’à frôler la déchéance. Quoique repoussant tout idéalisme, tout cheminement moral et toute altérité sentimentale, Michael Delisle a écrit à sa manière, fra-gile et précipitée, un roman d’apprentissage. L’enfant Benoit a mûri, mais sa vie annoncée ne semblera demeurer palpitante que parce qu’elle sera encore et toujours soumise aux répugnances, taraudée par les plus noirs désirs.


TONY DUVERT. L’ENFANT SILENCIEUX, Gilles Sebhan, Paris, Denoël, 2010, 147 p.
TIROIR NO 24, Michael Delisle, Montréal, Boréal, 2010, 127 p.

 
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Anciens commentaires

  • À ma connaissance, à l'heure actuelle, on ne peut condamner quelqu'un pour des textes à caractère pédophile ou pédéraste en France pas plus qu'on ne peut condamner un individu sous la simple affirmation qu'il est pédophile ou pédéraste. En témoigne par exemple, l'ouvrage de Frédéric Mitterand sur le tourisme sexuel. Même si probablement ce type d'ouvrage provoquerait probablement la polémique. D'autre part, désolé de vous contredire mais j'ai réussit sans mal à trouver un des romans de Duvert il y a quelques années sur un grand site marchand. Par contre, là ou je vous suis, c'est qu'effectivement les temps ont changé mais n'oubliez pas qu'ils changeront encore ! ^^ Publié le 29/01/2011
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  • À ma connaissance, à l'heure actuelle, on ne peut condamner quelqu'un pour des textes à caractère pédophile ou pédéraste en France pas plus qu'on ne peut condamner un individu sous la simple affirmation qu'il est pédophile ou pédéraste. En témoigne par exemple, l'ouvrage de Frédéric Mitterand sur le tourisme sexuel. Même si probablement ce type d'ouvrage provoquerait probablement la polémique. D'autre part, désolé de vous contredire mais j'ai réussit sans mal à trouver un des romans de Duvert il y a quelques années sur un grand site marchand. Par contre, là ou je vous suis, c'est qu'effectivement les temps ont changé mais n'oubliez pas qu'ils changeront encore ! ^^ Publié le 29/01/2011