Par ici ma sortie

L’état, la chambre à coucher et le placard

Denis-Daniel Boullé
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Photo prise par © Robert Laliberté

Rien ne m’irrite plus que cette phrase de Pierre-Eliott Trudeau: «L’état n’a rien à faire dans la chambre à coucher de la nation». Quand on fait allusion au bill omnibus de 1969 qui a décriminalisé l’homosexualité au Ca-nada, il y a toujours quelqu’un pour rappeler cette scie : L’état n’a rien… Horripilant si l’on ne replace pas la formule trudeauesque dans le contexte. Il voulait rappeler que l’état n’avait pas à se mêler de ce que deux hommes pouvaient faire dans une chambre à coucher (du tricot, de la broderie, du sudoku?).

Si on peut remercier Trudeau de ce fameux bill omnibus qui touchait aussi au divorce et à l’avortement, on ne peut oublier que les états se sont toujours mêlés de ce qui se passait dans les chambres à coucher. Et si ce n’était pas le politique, c’était le religieux ou encore les deux en étroite collaboration. La majorité sexuelle, la prohibition de l’inceste, les relations sexuelles seulement dans le cadre du mariage, la prostitution, tout ce qui touche au sexe et aux relations sexuelles a été marqué par le sceau du législateur pour encadrer, contrôler et surveiller l’activité sexuelle des citoyens, et à bon escient aussi pour la protection des enfants, des femmes. La chambre à coucher et de ce qui s’y passe ne relève pas seulement des libertés individuelles mais concerne l’ensemble d’une société.

C’est un peu la même posture qu’adoptent les personnes encore dans le placard : Ma vie privée, ce que je fais dans la chambre à coucher ne regarde que moi. Je ne parlerai donc jamais de mon ou de mes partenaires, puisque cela relève du domaine de la vie intime. C’est oublier que l’homosexualité, de par son histoire, ne se réduit pas simplement à un accouplement furtif et anonyme dans une chambre de motel ou derrière un buisson, éliminant de surcroît toute la dimension affective qui peut exister entre deux personnes de même sexe.

Quand des gais ou des lesbiennes préfèrent se taire, ils adhèrent au message de Trudeau. En fait, ce qui se passe à l’intérieur d’un espace clos et sans public, n’a pas à en sortir. Si deux gars ou deux filles ont des relations sexuelles, on leur permet, mais surtout on ne veut pas le savoir, ils et elles ne doivent pas en parler et surtout ne pas le montrer au grand jour.

Passe encore pour des relations d’un soir — ou anonymes dans un sauna ou dans une back-room —, mais quand le partenaire partage votre vie pendant des mois, voire des décennies, le silence entourant la qualité de la relation suscite plus d’interrogation et de curiosité que si les personnes avaient fait leur sortie du placard.

Pour les personnalités publiques, se taire, c’est comme attirer naturellement les projecteurs vers elles. De vouloir se soustraire à la visibilité, c’est augmenter les chances de se retrouver dans une position inconfortable, et risquer à tout moment une sortie du placard non désirée. C’est entretenir les rumeurs. Loin d’être tranquilles, elles vivent avec cette épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Comme les autres, elles souhaiteraient que leur vie privée soit marquée du sceau de la confidentialité, mais les portes du placard ont tendance à la longue à se fissurer.

Comment reconnaître une personnalité publique dans le placard? Par la négative. C’est généralement celle qui lorsqu’elle parlera de ses relations ne mettra pas de sexe dessus au mieux, ou au pire éludera toute question gênante. C’est ridicule de voir un acteur et metteur en scène, se prêtant à une entrevue avec Louise Deschatelets dans son émission Le confident, parler des personnes avec qui il a vécu, des relations qu’il a pu avoir mais qui n’ont pas de genre. Aucun hétéro ne ferait cela. Joël Legendre, à la même émission, avait habilement évité de sexuer ses relations amoureuses. Prennent-ils le public pour plus idiot qu’il ne l’est?

Rester dans le placard, c’est, à n’en pas douter, conserver encore de la honte de n’être pas dans la norme. C’est se conformer et se rendre complice de l’homophobie encore persistante chez de nombreux hétérosexuels qui acceptent l’homosexualité si elle ne se voit pas et si l’on n’en parle pas. Une hypocrisie très bourgeoise, en somme. Comme le disait le philosophe Michel Foucault, ce n’est pas que deux garçons couchent ensemble qui est dérangeant, c’est qu’ils se promènent main dans la main ou témoignent de leur affection en public.

Allez, pour finir l’année et commencer la prochaine en beauté, voici une déclaration qui pour moi est la meilleure pour se convaincre de quitter à tout jamais le placard. Elle provient d’un chanteur italien populaire – surtout auprès des femmes – et qui a fait sa sortie dans l’édition italienne du Vanity Fair en octobre dernier. Son nom, inconnu ici, est Tiziano Ferro. Au cours de la longue entrevue dans laquelle il explique la raison de son choix, il dit entre autres choses : «Ça me fatigue quand on parle d'acceptation de l'homosexualité. Moi, je rêve plutôt de partage. Une famille qui accepte mes choix, ça ne me suffit pas, je veux qu'elle les vive avec moi. Et cela vaut aussi pour mes amis».

Partager ce qu’il vit avec sa famille, ses amis, et aussi son public, quoi de plus beau et de plus naturel en somme. Plutôt que d’essayer de trouver de fausses vertus au silence et à la clandestinité, nous devrions tous rechercher en 2011 la force et le plaisir d’être ce que nous sommes et de ne plus avoir peur de le dire. Nos amours, nos passions ne doivent plus se vivre dans le placard même s’il est aussi grand qu’une chambre à coucher à la Trudeau.

 

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L’état, la chambre à coucher et le placard

Si on peut remercier Trudeau de ce fameux bill omnibus qui touchait aussi au divorce et à l’avorteme (...)

Publié le 13 décembre 2010

par Denis-Daniel Boullé

   
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Anciens commentaires

  • Tout à fait d'accord avec vous... J'ai toujours dit que la sexualité d'une personne est du domaine privé mais l'orientation sexuelle d'une personne est du domaine publique... Publié le 16/12/2010
  • Monsieur Denis-Daniel Boullé, je tenais à vous dire que j'ai beaucoup apprécié lire votre article. Votre style d'écriture est fluide et concis. Bravo et continuez à faire du bon travail. Une lectrice qui vous veut du bien Publié le 16/12/2010
  • Bonjour Monsieur Boullé, Comme à chaque mois, je vous lis avec beaucoup d'intérêt. Ce matin, j'ai décidé de joindre une copie intégrale de votre article de décembre à plusieurs des mes contacts, une lecture pour cadeau, avec mes voeux du temps des fêtes. Évidemment, votre nom y est et votre photo. Quelqu'un m'a demandé s'il pouvait mettre votre article sur son site internet, j'espère que vous n'y voyez pas d'objection. Merci à l'avance. Publié le 17/12/2010
  • Le jour que la religion, la politique, la science et tout ce qui veut nous endoctriner ne seront plus dans la «chambre à coucher» des gens, ça va règler bien des affaires. Pour le reste, il faut respecter le rythme de chacun. Déjà que les jeunes sortent du placard bien plus tôt qu'auparavant. Réjouissons-nous des progrès au lieu de vouloir bousculer et/ou culpabiliser les gens dans un cheminement qui est personnel à chacun. Sinon, c'est prendre les mêmes armes que ceux qui nous ont ostracicés, pour précipiter irrespectueusement un comportement idéalisé. Ce qui est souhaitable ne doit souffrir d'aucun préjudice. Publié le 09/01/2011