le garde-robe de frédérique

Je t’aime, je m’engage?

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Fred n’a pas la forme ce soir, toutes ces filles qui lui tournent autour la rendent un peu mal à l’aise depuis qu’elle sort avec Claudie. Cette nouvelle sensation la contrarie, elle se dit qu’elle n’a pas à se sentir coupable si elle plait. Elle sait trop bien que travailler dans un bar implique une sociabi-lité hors du commun, suppose de ne pas donner d’espoir mais d’être capable d’en faire naître, comme une courroie de transmission. Elle commen-ce à douter d’elle-même, Claudie lui en demande toujours plus. Elle veut des preuves d’amour, elle veut qu’elle soit plus présente, elle veut qu’elle s’engage. Fred ne sait pas comment réagir, elle ne veut pas d’un cadre, de limitations, de règles qui viennent anéantir les plus beaux sentiments. La relation amoureuse crée des parois invisibles qu’on n’ose plus franchir, un cercle lumineux de «nous» électriques. «Non mais c’est vrai, l’amour devrait se contenir dans le moment présent et non dans une projection utopique du futur!» Jonathan la regarde se débattre avec ses propres conflits : «Ça dépend de ce que tu veux, Fred!» «J’veux que ce soit simple, tu comprends! Une douce félicité sans l’étreinte du toujours et du à jamais!» Jonathan demeure sceptique à l’écoute de ses propos : «Toi, quand tu m’sors tes phrases à 100 piastres, tu me fais capoter! Une félicité, tu trouves ça simple dans la vie?» Fred échappe une bouffée d’air rempli d’impatience. Pourquoi les gens ne peuvent-ils pas comprendre qu’on peut très bien aimer quelqu’un sans en être dépendant, que les promesses ne servent à rien et que l’engagement est une forme d’hypocrisie rassurante dotée de clôtures barbelées pour le cœur? Pendant qu’elle s’emmure dans ses revendications libérales, Claudie se pointe au bout du bar, avec des yeux enchanteurs. Fred se dirige vers sa blonde : «Salut!» Elle l’embrasse sur la joue, pas trop de démonstrations publiques. «Allô, j’m’ennuyais de toi, j’avais l’goût de te voir sourire!» «Je souris toujours ici, tu l’sais bien; t’es venue rejoindre Max.» «Oui, plus tard, mais je suis venue pour ma blonde, juste ma blonde.» «Claudie, tu sais bien; que j’peux pas là, c’est le rush.» «Je sais Fred qu’y a pleins de filles qui n’attendent qu’un clignement de l’œil.» Fred lui prend la main : «Arrête…Je reviens.» Elle va répondre à ses clientes qui s’impatientent. [Son coming out : Elle commence à peine à reconnaître cette première relation, faudrait-il encore qu’elle se fasse son propre coming out. Comment peut-elle annoncer à qui que ce soit qu’elle est peut-être gaie, qu’elle a une préférence pour les filles si elle hésite encore à percevoir dans un horizon rapprochée le nom d’une fille juxtapo-sée au sien.] Claudie n’est pas la première, il y a eu des amours non exaucées par sa faute, par sa fuite. Elle a fuit ses espaces de bonheur pour vivre une conformité. Venant de cette ex-délinquante, militante dans l’âme, prônant une liberté hors de toutes normes, cela surprend mais Fred est un bouillon de contradictions! Le temps l’a finalement rattrapée, cette fois-ci, elle a entrouvert la porte de sa Garde-Robe. Pendant qu’elle sert des Bloody Marys à profusion, elle regarde subtilement Claudie qui est en pleine conversation avec une grande brune aux yeux clairs, une face d’ange avec des airs d’artistes. Elle s’approche de Jonathan : «Tu la connais la fille qui parle à Claudie?» «Ben oui! C’est Élisa, c’est une chanteuse, elle est belle et douce et a une voix…!» «Bon, ça va! T’as pas besoin de me résumer son profil Facebook.» «Coudonc, t’es ben rushante, tu serais-tu jalouse?» Fred ne répond pas, elle file de l’autre côté du bar et s’approche comme un fauve de sa proie. «Bon, enfin, j’ai deux minutes!» «Élisa, je te présente Frédérique, ma blonde!» Cette dernière salue Fred avec sympathie. Merde, c’est vrai qu’elle a la voix douce et qu’elle est d’une beauté rare, se dit Fred. «Vous vous connaissez depuis longtemps?» Claudie éclate de rire : «Non, le plus drôle, on ne se connait pas du tout; en fait, moi, j’connais la musique d’Élisa, je l’ai déjà vue en spectacle! Mais c’est une première rencontre.» Fred feint l’innocence de trouver que c’est un beau hasard, mais elle brûle de jalousie voyant sa blonde s’extasier comme une ado de 15 ans devant l’Artiste qui s’intéresse un peu trop à elle. «J’ai faim, je vais aller rejoindre Max.» Elisa s’exclame «Moi aussi, je vais y aller!» Claudie la regarde et lui dit: «As-tu envie de venir prendre une bouchée avec nous, j’vais t’présenter mon meilleur ami?» Fred n’en croit pas ses oreilles; non mais, Claudie fait exprès! Elle décide d’intervenir et dit en riant faussement « Ça va la groupie, tu penses pas qu’Élisa a autre chose à faire?» «Non! Ça m’tente! Merci beaucoup!» Claudie embrasse Fred sur les joues en lui murmurant: «À plus tard!» Fred les regarde partir médusée et un peu inquiète. Elle comprend tout à coup les appréhensions de son amoureuse; ses questions, ses demandes et ses inquiétudes. Un boomerang en plein cœur.

Il est 3 heures du matin, la foule quitte les lieux. Frédérique n’a toujours pas de nouvelles de Claudie, elle a pourtant déjà appelé 3 fois et laissé 2 messages. Qu’est-ce qui se passe? Sa blonde semble disparue sur une autre planète. Habituellement, elle la texte plusieurs fois par soir. Contrairement à son tempérament, elle commence à être nerveuse, les scénarios se bousculent dans son esprit; et si Claudie était encore avec l’Artiste? Et si elle avait dérapé entre deux verres de vin et une sérénade à la guitare? Et si…Elle ferme sa caisse nonchalamment quand elle voit une silhouette connue franchir la porte. Son visage s’illumine, Claudie est là, vibrante! Fred s’avance vers elle et se jette dans ses bras. Claudie la serre très fort en lui disant : «Mon cell était mort…» Fred la regarde et lui dit : «Aucune importance.» Elles restent enlacées ainsi longtemps, le temps qu’il faut pour se dire «Je t’aime» pour la première fois.