le garde-robe de frédérique

Oublie-t-on jamais? (suite)

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Un autre vendredi soir s’amorce sous des airs de retrouvailles, le Garde-Robe est l’hôte de la soirée LesboSono. L’organisatrice de la soirée, Mélinda, repart son fameux concours de chansons qui a connu ses soirs de gloire il y a environ 3 ans. On y retrouve des filles entre 30 et 50 ans qui ont participé ou qui y ont assisté et voté. Comme elle l’explique à Frédérique, l’intérêt du concours vient de la participation du public: si le bar est comble, la compétition est plus féroce, si la salle est vide, on sait que celle qui a le plus d’amies dans la place remporte! Fred réagit. «Mais c’est drôlement injuste!» «Je sais, mais c’est ça qui fait l’intérêt, les filles amènent leurs amies, qui en parlent à d’autres, etc. Une chaîne lesbienne! Et c’est déjà foule ce soir, ça va être bon et serré!» Fred attend la première concurrente quand Caroline se pointe au bar impatiente et stressée. «Caroline! Ça va? Qu’est-ce qui t’es arrivé la semaine dernière? C’était qui la fille, ton ex?» Caroline évite la question et reprend : «Est-ce que c’est commencé?» «Non, pas encore, mais qu’est-ce qui se passe?» «Marie va chanter, ça fait deux mois qu’elle se prépare, et je me sens si loin d’elle! Eh oui, mon ex est réapparue!» En disant cela, Marie se pointe sur le double plancher qui sert de scène, elle ajuste sa guitare et entame Les temps fous de Daniel Bélanger: «Il pleut des années liquides / Sur tes joues deux continents / L’amour nous fait translucides / Ton nez joue à l’océan...» Caroline reçoit chaque parole comme un message subliminal, mais rien n’y fait, elle est comme en fugue, son amour est sous respirateur artificiel. Elle a passé la nuit avec Emmanuelle, elle a pleuré, crié et s’est mise à se questionner. Elle lui en veut d’être partie, d’être revenue dans la même ville, de ressentir pour elle ces sentiments si discordants. Emmanuelle a plaidé sa cause, elle devait partir, c’était une question de temps, couper tous les ponts lui paraissait la solution la moins souffrante. Elle n’a jamais cessé de l’aimer et fera tout pour qu’elle revienne; elle a mis un trait sur son mariage et a relégué sa famille au rang de connaissances lointaines, elle est libre! Caroline a l’impression de perdre pied. Pourquoi est-elle venue tout bouleverser? Sa vie était simple. Il y a une semaine, elle aimait sa blonde et maintenant un doute immonde lézarde ses certitudes. Elles doivent s’installer ensemble dans trois mois! Marie finit la chanson sous une marée d’applaudissements, sa voix a fait écho dans le cœur de plusieurs, elle sort de scène et vient les rejoindre. Cette grande blonde au sourire angélique vient juste d’avoir 35 ans. Elle a foulé les endroits les plus éloignés de la planète avec Clowns sans frontières, elle a pris sa retraite il y a 2 ans et travaille maintenant comme animatrice dans une maison de retraitée. Elle a eu le coup de foudre pour Caroline lors d’un spectacle de Tori Amos, elle l’a attendue pendant un an. C’est la bonne, elle le sait. Son coming out : sa mère, qui est sa meilleure amie l’a aidée à s’accepter, son père qu’elle voit deux fois par année ne le sait toujours pas, elle n’a pas envie de lui en parler, un jour peut-être, leur relation est si fragile. Caroline s’exclame : «C’était bon, bravo!» «C’était pour toi avec tout mon amour!» Caroline baisse les yeux. Marie ne sait pas si elle doit se coller sur sa blonde ou garder ses distances, elle ne comprend pas ce qui se passe. Fred les regarde jongler chacune avec leurs émotions, n’arrivant pas à s’arrimer l’une à l’autre.

Le regard de Caroline change du tout au tout quand apparaît devant elle une fille aux cheveux courts, à l’allure androgyne. Le malaise est tangible. Caroline s’exclame : «Mais… mais Emmanuelle qu’est-ce que tu fais ici?» Marie se cabre et la fixe : «Emmanuelle… Ton ex?!» Cette dernière bafouille : «Attends! J’vais t’expliquer.» Marie est hors d’elle : «M’expliquer quoi? Elle est revenue, depuis quand?» «Une semaine…» «Et tu ne m’as rien dit?» «J’étais pour t’en parler…» Elle se sent comme la conne de service, elle accroche sa guitare et part en colère. Caroline veut la suivre quand Emmanuelle l’arrête. «Laisse-moi y aller! T’as assez foutu le bordel!» «J’veux t’parler» «J’ai pas l’temps. Tu l’vois bien, ma blonde a besoin de moi!» «Et toi, t’as besoin de quoi? De moi ou d’elle?» «T’étais où quand j’avais besoin de toi?» «J’suis là maintenant!»

Il est 3 heures du matin, la foule quitte les lieux. Emmanuelle traîne au bar seule, elle espère un miracle de la vie. Caroline est partie, elle va revenir, elle en est certaine. Frédérique s’approche d’elle et lui balance :«Pourquoi t’es revenue?» Manu se retourne irritée de la question. Pour qui elle se prend, cette fille, je ne lui dois rien. Contrairement à ses habitudes, Fred insiste : «Emmanuelle, tu l’aimes vraiment Caro, même après tout ce temps?» «Oui et je sais qu’elle aussi! J’la connais par cœur.» Fred répond : «Ne prend pas trop les signes de ton cœur pour des vérités absolues, tu pourrais être déçue!» Au même moment, le cellulaire de Manu lui transmet le message tant attendu. Manu le lit, son visage change d’expression. Caroline a pris une décision. À voir son visage, Fred en vient à la conclusion que cette fois-ci c’est irrévocable, elle réprime un sourire.