le garde-robe de frédérique

Oublie-t-on jamais?

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Caroline fait son entrée avec Marie, main dans la main, les corps presque fondus l’une dans l’autre, des sourires de complicité s’envolant sur les murs du Garde-Robe. La confiance en l’amour les enveloppe d’une douce euphorie. Cet engouement pour la vie à deux, comme une aurore boréale se jouxtant au cœur, les amène à penser que tout est possible: elles vont bientôt fêter leur première année. «La vie est belle», murmure Caroline. Elle vient saluer Frédérique; elles se connaissent depuis leur cours en cinéma. «Alors l’artiste, comment ça va?» «Bien, super bien! Tu te rappelles de Marie?» Frédérique salue gentiment la douce moitié; elles prennent place au bar. Marie aperçoit des amies, elle se lève. Caroline la couvre des yeux et retourne à son verre. Fred lui sourit amusée «Alors, c’est le grand amour!» «Oui, enfin j’espère, j’suis tellement bien avec elle, après tout ce que j’ai vécu! J’y croyais plus!» Fred comprend: elle aussi, elle avait oublié ce que c’est que d’être avec quelqu’un, de s’endormir le cœur léger et la tête dans les nuages. Caroline vient d’avoir 37 ans, elle bosse dans une boîte de production et rêve un jour de financer son propre film. Elle joue du saxophone dans un groupe, elle est végétarienne et adepte de yoga. Elle aime son chat Bob, ses deux meilleures amies et sa solitude. Quatre ans après la disparition de son ex, elle a enfin rencontré Marie. Son coming out : Noël 1996, elle a invité sa première blonde au réveillon. Elle a annoncé la bonne nouvelle quand on a débouché le mousseux, son père est devenu vert, sa belle-mère a ri nerveusement et sa sœur de 18 ans a annoncé qu’elle était enceinte de 2 mois et demi, ça a passé comme une lettre à la poste. Depuis, sa jeune nièce est devenue le joyau de son père et sa belle-mère n’a jamais manqué un gay pride !

Marie revient les retrouver, elles discutent des manies de Caroline. «Bon, je te laisse raconter à Fred tous mes travers, je reviens dans deux minutes», dit-elle en riant. Elle prend les escaliers jusqu’aux toilettes, elle pousse la porte quand soudain elle est pétrifiée! Elle ne peut plus bouger, elle va défaillir. Caroline relève la tête devant le visage de ce fantôme disparu. Emmanuelle se tient là, devant elle, sa voix retenue «Caroline!» Elle ne peut pas parler, elle la dévisage et échappe un «Manu! Tu es en vie!» D’un hochement de la tête, Emmanuelle cherche ses mots. Caroline se frotte les yeux et ne comprend pas. «Manu! Sais-tu combien d’années je t’ai cherchée?» Elle prend une pause. «Sais-tu ce que j’ai traversé? T’es partie sans me laisser une adresse, un numéro, rien; juste un mot : Oublie-moi. Comment as-tu pu me faire ça?» Emmanuelle tente de la serrer dans ses bras, elle aimerait revenir en arrière, mais elle ne peut pas. Il faudrait tout expliquer, elle n’en a pas la force, elle s’est sauvée pour une somme d’argent, pour un mariage bidon, pour une famille remplie d’amertume. Elle n’avait pas le choix, même le cœur a un prix, et cela lui a coûté cher, très cher. Elle lui dit: «J’ai voulu t’appeler, te voir, t’écrire, je ne pouvais pas, et le temps a passé, et je savais que tout était perdu. Je viens tout juste de revenir il y a quatre mois!» Caroline lui répond: «J’ai cru virer folle! J’ai appelé toutes tes amies, tes collègues, tous savaient que tu partais, sauf moi! J’ai même appelé ta sœur en Suisse! Tu étais partie et personne ne savait où! Tu as disparu!» «J’voulais te faire le moins de mal possible, j’étais désespérée.» Caroline essuie les larmes qui ruissellent sur ses joues, elle avait réussi à oublier et subitement tout rejaillit. «Je vais remonter, ma copine m’attend, elle doit s’inquiéter.» Emmanuelle tente encore de l’approcher. «J’aimerais te revoir, pour au moins discuter; moi aussi j’avais peur, mais maintenant, je ne veux plus faire semblant!» «Non, il n’y a rien à dire, tu es en vie et je t’ai cru morte; cette rencontre n’a jamais eu lieu! Bye.» Emmanuelle s’engouffre dans une des toilettes, elle souhaitait la revoir, c’était fait, elle l’aime encore, il ne lui reste plus qu’à attendre. Caroline revient au bar, Marie est toujours là souriante, discutant avec Fred et d’autres amies. «Caro! Est-ce que ça va? Tu es livide.» «Je suis un peu fatiguée, j’ai eu une baisse de pression.» Marie la serre très fort, l’embrasse dans le cou, Caroline se sent comme opaque, comme si tout l’amour de sa blonde ne pouvait enrayer ce sentiment de froideur qui l’envahit. «Veux-tu qu’on rentre?» Caroline n’arrive pas à se décider. Fred l’observe, elle reconnaît les yeux perdus de Caroline, elle l’a déjà vue ainsi, c’était il y a 3 ans! Caroline décide de partir, elle a besoin d’air, elle a surtout besoin d’être seule. Marie insiste pour l’accompagner, elle refuse. «Qu’est-ce qui ne va pas? Parle-moi!» «Je t’appelle demain matin, je t’expliquerai. T’inquiète pas.» Elles s’embrassent sur le trottoir. Marie rentre chez elle un peu déboussolée. Caroline marche pendant une heure et tourne en rond, les paroles d’Emmanuelle ne la quittent pas.

Il est 3 heures du matin, la foule quitte les lieux. Frédérique regarde cette fille affichant un air accablant de tristesse. Fred s’approche «Ça va aller?» Elle la dévisage «Oui, je quitte, tu n’auras pas à me mettre dehors!» «Ce n’était pas mon intention…Tu semblais attendre quelqu’un.» «Quelqu’un qui ne reviendra pas.» Au même instant, Caroline rentre au Garde-Robe. Elle prend son courage et se dirige vers Emmanuelle «Tu me dois des explications!» Cette dernière ne peut réprimer sa joie. «Tu es revenue!» Frédérique comprend soudainement le désarroi de Caroline, la traînée de cendres laissée par son ex risque de repartir en feu de forêt, un autre chapitre commence…