Par ici ma sortie

Et si l'on questionnait le genre ?

Denis-Daniel Boullé
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Photo prise par © Robert Laliberté

J’ai été élevé dans une famille où les hommes ne fondaient leur seul pouvoir que sur ce qu’ils avaient entre les deux jambes. Rien ne les distinguait outre mesure. Légèrement cons quand ils étaient à jeun, profondément tarés quand ils avaient bu. Quant aux femmes, elles étaient prises entre leur devoir d’être des épouses et des mères parfaites, et leur frustration d’être réduites au rang d’accessoires pour leur mari et leurs enfants. Très jeune, je ne me suis jamais reconnu dans l’une ou dans l’autre de ces deux catégories. J’étais un gars;, du moins, c’est ce que la société me renvoyait. J’ai été proche des gars de mon âge, mais plus pour explorer leurs sous-vêtements que pour participer à leurs autres jeux. Et je regardais tous mes semblables en cherchant à démêler le masculin et le féminin. J’avais seulement une obsession: ne pas leur ressembler.

Ne pas ressembler aux hommes de ma famille, que je méprisais, ni aux femmes, dont je ne comprenais pas l’absence de révolte portée jusqu’au bout. Et puis à l’âge de quinze ans, de par mes lectures où les écrivaines avaient une large place, parce que, pour la plupart, elles avaient eu des destins que je croyais exceptionnels, au regard des femmes de mon entourage, je suis tombé sur le «Deuxième sexe» de Simone de Beauvoir. Une révélation. Une révélation qui n’apportait pas plus de réponses à mes interrogations, mais qui avait au moins le mérite de poser sur la table la problématique homme/femme. Plus tard, dans les groupes homosexuels en France, j’ai eu le plaisir de voir que je n’étais pas le seul à me poser ces questions. C’était quoi un homme, une femme, un gai, une lesbienne, un bi? Qu’est-ce qui relevait de la construction sociale, qu’est-ce qui relevait de l’inné? Nous n’étions pas dans la théorie seulement. Nous souhaitions réellement bousculer les repères et changer les modes de relation, qu’ils ne soient plus dictés par des préceptes sociaux, religieux, médicaux ou légaux. Il fallait se battre contre le patriarcat, la phallocratie. Les discussions n’étaient pas de tout repos. Les ruptures entre les gais et les lesbiennes étaient fréquentes. Mais, au moins, il y avait un regard critique sur nos comportements et nos attitudes qui dépassait largement le cadre du genre, de l’orientation sexuelle et de l’acceptation par la société.

En comparant cette tranche de vie tracée à gros traits, je me rends compte que, malheureusement, nos agitations confidentielles dans les arrière-boutiques de librairies parisiennes n’ont pas eu autant d’influence que nous le rêvions. Cependant, j’ai gardé de cette époque, et de mes lectures, la même posture critique. Je me méfie dès que l’on parle d’essence féminine ou d’essence masculine, des axiomes qui, par définition, ne se discutent pas. Essence me fait plus penser à une station-service qu’à un concept philosophique. ?L’homophobie se construit, bien sûr, sur cette distinction homme/femme. Combien de spectateurs, gais comme straights, ont adoré Brokeback Moutain parce que le couple d’hommes qui s’aiment n’avaient pas l’air d’en âtre. Combien de gais aujourd’hui continuent à tripper sur les mecs qui multiplient les signes de leur virilité. Avatar des années soixante-dix où les homosexuels américains se sont réapproprié la masculinité pour montrer qu’ils en avaient, qu’ils n’étaient pas des sous-hommes, des demi-portions, des filles manquées. Cette volonté de masculinisation chez les gais relevaient du désir de n’être plus des victimes, mais peut-être aussi de celui d’appartenir de nouveau à la caste dont ils avaient été chassés depuis longtemps. Ils pouvaient et ils peuvent aujourd’hui en être de vrais (hommes).

Mais ces discussions n’ont plus cours de nos jours. Le mot féministe fait vieillot. Et il semble acquis que les gais sont des hommes pur jus qui peuvent fraterniser avec leurs pairs hétéros. On aime les gais et les lesbiennes quand leur apparence, leur comportement et leur attitude ne diffèrent en rien des hommes et des femmes straights. Cette recherche de conformité n’est pas un phénomène de mode, mais révèle bien que la différence des sexes est acceptée, voire revendiquée par certains gais sans même être un poil de cul remise en question, sans laisser deviner tout ce qu’elle cache de sexisme, de lesbophobie et de transphobie.

Rien ne me fait plus bondir aujourd’hui que le mot efféminé. On l’utilise sans même se rendre compte qu’il pue le sexisme. Il est même emblématique de la hiérarchisation des sexes. Un homme ne peut avoir un comportement ou des attitudes qui sont du domaine des femmes. C’est comme descendre de son piédestal. Et, par là-même, consacrer encore une fois la présupposée existence d’un sexe fort et d’un sexe faible. Beurk!

Sans cette interrogation sur le rôle et la place de l’homme dans la société, indépendamment de son orientation sexuelle, la question des femmes, des lesbiennes et des trans sera toujours problématique, car elle se situe toujours dans une relation de pouvoir. Je regarde mon sexe et mes testicules pour lesquels j’ai autant d’attachement que pour d’autres parties de mon corps, et je me demande encore en quoi leur simple existence sur moi me conférerait des droits et des privilèges. Mais je n’ai peut-être jamais rien compris.

 

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Et si l'on questionnait le genre ?

Ne pas ressembler aux hommes de ma famille, que je méprisais, ni aux femmes, dont je ne comprenais p (...)

Publié le 17 septembre 2010

par Denis-Daniel Boullé

   
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Anciens commentaires

  • Bonjour M.Boullé. J'ai lu avec intérêt votre article dans le nouveau numéro de Fugues. Tout d'abord je trouve que votre vision des hommes hétéros est très sévère, je comprends que vous ayez eu des mauvaises expériences, mais il ne faut pas non plus développer une vision négative de ces mecs. Je ne veux pas vous décevoir mais je suis un adorateur de la virilité. Rien de plus excitant pour moi qu'un mec macho et fier de sa masculinité. Avec un uniforme c'est un plus! Que voulez-vous j'ai un faible pour les vrais mâles! Vous m'accuserez sans doute d'homophobie refoulée mais j'ai beaucoup de difficulté avec les gars qui sont très efféminés,qui se promènent avec des sacoches et qui correspondent au stéréotype de la grande folle. Ils ont le droit d'exister et de vivre comme ils veulent mais c'est pas ma tasse de thé. En plus ça contribue à nourrir les préjugés à notre égard. On peut bien être fif sans pour autant vouloir ressembler à des femmes stéréotypées! D'ailleurs je me laisse pousser la barbe maintenant pour avoir l'air plus masculin, car j'ai toujours souffert de manquer de virilité. Je suis sûr que je ne suis pas le seul gai dans cette situation. J'ai des amis hétérosexuels avec qui j'ai bien du plaisir. Ils sont très ouverts d'esprit et on fait bien des farces sur ma fifure et je ne ne prive pas non plus de les agacer. Malheureusement le féminisme radical a eu tendance à castrer les hommes dans notre société et un mâle qui s'assume est mal vu, on le traite de phallocrate, de misogyne, etc. C'est dommage car les hommes ont le droit d'être fiers de leur masculinité sans s'attiter les foudres des bien-pensants. Je suis sûr que les mecs virils ne doivent pas vous laisser indifférent! Vous excusez mon ton provocateur, ça fait partie de mon style et c'est surtout pas méchant. Au plaisir, Hugo Pouliot Publié le 28/09/2010
  • Bonjour Denis-Daniel, Juste un petit mot pour dire que j'adore votre article dans le fugue à propos du genre. Oui, il est tout à fait à questionner! Il n'y a rien de plus arbitraire que ce qui est considéré féminin et masculin (parce qu'on ne peut évidemment pas être autre chose que femme ou homme...), que ce soit dans l'apparence physique, les comportements, les habiletés intellectuelles et manuelles, etc. Tout est divisé de manière binaire et je trouve très intéressante votre manière d'aborder et de remettre en question ces fameuses "essences" féminine et masculine et le pouvoir inégal qui leur sont rattaché. Merci pour votre article, ça fait du bien de lire des textes qui rejoinent mes convictions qui sont habituellement rejetées du revers de la main aussitôt que je les prononce! Julie ps: j'ai récemment lu Gender Trouble de Judith Butler. J'imagine que vous connaissez déjà, mais je n'ai pu m'empêcher de penser à ce livre en vous lisant! Publié le 04/10/2010