Mon amour, mon ex et l’été

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
L’été amène des sensations étranges de liberté, des désirs d’évasion; des souvenirs de chaudes soirées renaissent et parfois revivent. «Le printemps est fait pour tomber amoureuse, l’été est conçu pour aimer», se dit Frédé-rique intérieurement. La saison suave nous berce affectueusement dans ses bras et le Garde-Robe regorge d’amour explosif, d’amours faciles. «Je veux ton sourire sur toute ma peau» : la voix de Claudie résonne encore dans sa tête. Elle l’a revue, elle l’a embrassée, elle savoure en secret les effusions voluptueuses de cette nouvelle idylle. Frédérique sait que tout désir en suspens est une flèche lancée dans les airs qui un jour rejoint quelqu’un d’au-tre. Cette fois-ci, elle veut aller plus loin. L’arrivée de Marie-Ève lui rappelle aussi qu’on peut s’attrister du soleil plombant quand le cœur est glacé dans une rupture interminable. Cette dernière vient rejoindre son ex, Sylviane. Elles ont décidé d’enterrer la hache de guerre, elles ont renoncé à leurs territoires occupés et se sont retranchées : il leur fallait un endroit neutre pour signer la trêve. Entre tous les restos, les bars, les cafés, les parcs, les rues qu’elles ont fréquentés ensemble depuis 7 ans, le Garde-Robe est l’idéal et Frédérique veillera sur Marie-Ève, qui est fébrile au bout du bar. Elle traîne une peine qui la transperce depuis 9 mois, l’absence fait lentement son œuvre, la fin de sa relation l’a rendue inerte, comme une bouée abandonnée sur un bord de mer désert. Une sacrée solitude amère qu’elle apprend lentement à apprivoiser. Cette blonde aux yeux verts a 39 ans, elle est illustratrice de bandes dessinées, elle adore cuisiner, jouer de la guitare, boire du porto et respirer le vent de la mer de sa Gaspésie natale. Elle rêvait d’un berceau, d’une famille, mais l’amour a foutu le camp sans l’avertir. Son coming out: elle a soigneusement écrit une lettre à sa mère, lui expliquant qu’elle aimait une fille, elle avait 20 ans. Le choc fut dur pour toute la famil-le, son frère prit sa défense, il organisa des thérapies familiales. Après deux ans, elle emmena sa première copine, son père lui fit visiter le Rocher Percé.

Marie-Ève se morfond sur son banc. Pour faire changement, Sylviane est encore en retard. Frédérique soutient qu’il faut cet espace nécessaire afin que l’amour puisse partir et revenir dans le regard d’une autre. Marie-Ève l’écoute avec distraction, elle voit les couples s’aimer et se voit comme une intruse dans ce monde : elle n’a pas mis les pieds dans un bar gai depuis sa rupture. La seule pensée de tomber sur Sylviane et sa nouvelle blonde lui donnait des nausées, elle n’aurait pas supporté, elle a préféré se réfugier chez ses amies pour se remettre en paix. Sylviane arrive toute essoufflée. «J’m’excuse, j’ai été prise au travail, tu sais comment c’est!» Oui, Marie-Ève se rappelle, les retards sans appel, les excuses et les fleurs qui suivaient que de souvenirs pas si lointains! «Ça va. Tu ne changes pas.» Sylviane sourit nerveusement et reprend : «Tu as maigri, comment vas-tu?» Que peut-elle répondre, elle n’allait pas bien, elle a attendu qu’elle revienne, elle l’aimait… comme elle n’avait jamais aimé. Et oui, c’était dur, il n’y a rien à dire. Sylviane comprend par le timide «ça va mieux» que Marie-Ève prononce, en cachant ses yeux pâles derrière sa longue mèche blonde, que tout n’est pas réglé. «Et toi, toujours avec elle?» Sylviane échappe un «non» sans grande assurance. Elle se rapproche et tente de dégager le visage de Marie-Ève, cette dernière se tasse subtilement, ne pouvant tolérer qu’elle l’effleure une fois de plus. Marie-Ève entame la conversation avec résignation. «Tu voulais qu’on se voi... Tu as des choses à me dire? Du nouveau? C’est pour la vente de la maison?»
Sylviane soupire avec désolation. «Non, Marie, je m’ennuie de toi… on n’efface pas toutes ces années en cliquant des doigts. Depuis que je suis partie, tu as fermé toutes les portes, pas moyen de te parler, et j’ai besoin de toi dans ma vie.» Un instant de panique s’empare de Marie-Ève. Comment peut-elle lui dire ces mots, elle n’en a pas le droit! «Besoin de moi?! J’étais là il y a neuf mois, tu te rappelles? Et tu m’as écrit : “Ne m’attends pas, je ne peux te faire attendre, je suis perdue”.» Sylviane se prend la tête à deux mains; oui, elle était perdue, oui, elle voulait cette fille, oui elle a tout quitté. «Marie-Ève, ça va bientôt faire six mois que je t’écris, t’appelle, et tu ne me réponds pas.» «Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, j’essaie de m’en sortir, j’ai le cœur dans le caniveau, je ne pouvais pas être ta nouvelle amie! Tu n’étais pas seule, à ce que je sache!» Marie-Ève s’efforce de relâcher ses nerfs, mais sa douleur la tourmente encore, ses paroles sont incisives comme son cœur est lacéré. Sylviane s’approche d’elle pour la calmer et lui murmure des paroles tendres. Cette fois-ci, la repousser ne lui apparaît pas comme une option. Elle devrait plutôt fuir, et vite. Frédérique arrive au même moment, Sylviane se lève en disant «je reviens» en laissant Marie-Ève dans un état de blancheur à faire frémir. «Marie! Es-tu correcte?» «Oui, je pense.» «Tu penses… qu’est-ce qui se passe?» Marie-Ève regarde Fred: ses yeux sont d’un vert chatoyant, sa voix est basse. «La femme de ma vie ne peut pas vivre sans moi et je ne sais plus si je veux revivre avec elle. Qu’est-ce que je vais faire?»

Il est 3 heures du matin, la foule quitte les lieux. Frédérique ne peut s’empêcher de penser que l’amour se prend, se donne, s’arrache, se travestit et parfois s’oublie dans des bras étrangers. Malheureusement, personne n’est à l’abri des soleils qui brûlent. Elle se demande si Marie-Ève et Sylviane pourront un jour se réveiller dans la tiédeur de l’été en toute quiétude et se rassure en se disant que l’été passe et que les brûlures du soleil se résorbent avec le temps.