Autrement dit

Une fierté à partager

Yves Lafontaine
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Photo prise par © Robert Laliberté

Si elle n'accueillait, dans ses rangs à Montréal, que quelques «illuminés» il y a vingt ans, c’est par centaines de milliers que les gais, lesbiennes, bisexuels, transsexuels et un nombre grandissant d’hétéros prennent part à ces célébrations hautes en couleurs de la différence.

Les 14 et 15 août prochain, nous serons de la journée communautaire et du défilé des célébrations de la Fierté, et pas uniquement pour danser derrière le char qui aura la meilleure musique, même si cela peut être fort amusant.

Nous serons présents, comme chaque année, parce que ces célébrations signalent notre présence, à Montréal comme au monde. Un monde qui doit compter avec les communautés gaie, lesbienne, bisexuelle et transsexuelle. D'abord geste de résistance et manifestation de revendications, le défilé de la fierté gaie a graduellement laissé place à la célébration des acquis, de l’avancée des lois et de l'évolution de la société.

Nous marcherons par solidarité avec ceux et celles qui n’ont pas notre chance. Parce que, si la situation est généralement favorable au Québec et au Canada, il n'en est pas de même pour la grande majorité des gais et des lesbiennes à travers le monde. Loin de là.

Nous marcherons parce que, bien que les motivations pour marcher soient différentes selon les participants, il n'en demeure pas moins que le défilé de la fierté gaie est une sortie du placard collective, une manière de dire tout haut : «On existe!».

Nous marcherons en souvenir des émeutes de Stonewall, mais aussi de celles du Bud’s, du Truxx et du party SexGarage. Nous marcherons pour dire que nous n’accepterons pas que nos droits soient à nouveau bafoués, comme ils le furent dans le passé, avec les descentes policières.

Nous marcherons pour célébrer l’existence de chartes des droits qui protègent nos droits, des lois qui nous permettent de nous marier (partout au Canada) ou de nous unir civilement (seulement au Québec), et ce, en dépit d’un gouvernement fédéral conservateur qui n’est pas — c’est un euphémisme — très ouvert à nos réalités.

Nous marcherons parce que le sida reste un fléau planétaire, en solida-rité avec ceux d’entre nous qui vivent avec le VIH et pour se souvenir de ceux qui ne sont plus là.

Nous marcherons parce qu’il s’agit d’une célébration commune et libératrice du bonheur d’être ensemble et d’exister ouvertement, en dépit de la stigmatisation. Parce que le défilé diffuse le sentiment d’intérêt partagés à préserver et à élargir. Parce qu’il défend la fierté identitaire en opposition à la honte. Ainsi s’exprime, non pas une communauté organique fermée, mais une appartenance communautaire ouverte; non pas une identité exclusive, mais une référence identitaire.

Chaque gai et chaque lesbienne partage une partie de mémoire commune avec ses voisins et ses voisines, celle de la différence toujours née dans la souffrance, la peur, le rejet, la honte, l'humiliation... Un passé parfois tu, parfois reconnu, mais semblable à celui du gars de cuir à moto, à celui du jeune étudiant qui découvre à travers les sites web qu’il n’est pas seul, du clubber s'agitant sur les rythmes du jour, à celle de la lesbienne et de sa blonde, accompagnées de leurs enfants, à celui du couple de gais de banlieue...

Beaucoup de gais entretiennent une relation de dualité amour-haine avec la communauté gaie au sens large du terme. Amour parce qu'elle est porteuse d'espoir et de fantasmes (solidarité, partage de mêmes valeurs ou de mêmes expériences), haine parce qu'elle est le reflet d'une réa-lité beaucoup plus complexe que la simple affirmation : «cette communauté est simplement faite pour les moins de quarante ans musclés». La communauté reflète aussi les préjugés et les conflits de la société dans laquelle nous vivons : peur de l'autre, peur de l'étranger, peur de la différence.

Les gais et les lesbiennes ont, dans un double mouvement, le besoin de s'identifier à d'autres qui partagent la même différence, mais aussi le besoin de se singulariser du reste du groupe pour exister en tant qu’individu. Or, cette singularisation doit-elle obligatoirement passer par le dénigrement? Ce double mouvement apparemment contradictoire — du même et du différent — n'a de cesse d'approcher les contours d'une identité qui nous échappe. Et c'est tant mieux!

À travers la fête, les musiques diverses, les couleurs chatôyantes et l’allure carnavalesque ou excentrique de certains participants des célébrations de la fierté gaie et les-bienne, c’est toute une culture d’ouverture à la différence qu’on veut célébrer. Les manifestations de la fierté comme celles de Montréal (et, à leur manière, d’Ottawa et de Québec) nous aident à libérer nos sociétés de leurs carcans d’intolérance et de leur peur de la différence. Je serai donc de la fête. Au plaisir de vous y rencontrer.