On ne sait jamais qui on rencontre

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Jonathan arrive au travail avec le sourire extraordinaire d’un gars qui vient de remporter le gros lot. Frédérique l’observe amusée : «T’es heureux de venir travailler ce soir!» «Regarde!» fait-il en lui montrant sa main. «OK, t’as une nouvelle bague, et..?» «Ben Fred! J’vais me marier avec mon chum!» «Te marier? Non!» Oui! Ils ont décidé de faire le grand saut, ils s’aiment depuis longtemps, depuis leur première rencontre. Comme s’il s’agissait seulement d’une rencontre pour faire basculer votre vie et que, dix ans plus tard, une bague soit à votre doigt, une âme liée à la vôtre et que le rêve d’un enfant s’élançant vers vos bras se dessine dans cet inconscient des couples amoureux. Claudie s’accote au bar, mettant ainsi fin aux extravagances romantiques de Fred et de Jonathan. Elle est nerveuse, jette des coups d’œil partout autour d’elle. Frédérique se penche vers ses yeux pers. «Salut! Qu’est-ce que je te sers?» Hésitante, elle réponds : «Je, je vais prendre une bière…Non! Une vodka, oui, une vodka canneberge.» Cette brunette à la voix douce vient rencontrer une fille qu’elle ne connaît pas ou si peu. Elle s’est préparée longuement pour cette sortie. Elle s’est raidi les cheveux, a choisi son chandail noir qui fait ressortir les courbes de son corps félin et a délicatement glissé une ligne noire sous ses paupières. Elle vient d’avoir 28 ans, travaille comme restauratrice d’objets d’art dans un musée et cherche la femme de sa vie. Elle a eu deux blondes déjà et elle est maintenant prête pour la longue envolée. Son coming out : à 16 ans, elle s’est fait prendre en pleine séance de french par son jeune frère qui a tout balancé à ses parents qui ont tout dit aux parents de sa copine, ce qui a causé un froid glacial au C.A. de la Fondation où les parents siégeaient: son père a dû démissionner. Aujourd’hui, son frère est gai, ses parents sont séparés et sa mère vit avec le père de sa première copine, personne n’a de leçons à donner! Frédérique la sert et la trouve magnifiquement jolie. Contrairement à ses habitudes, elle engage la conversation. «Je ne t’ai jamais vue ici, tu es nouvelle?» Claudie répond tout en étant un peu intimidée par cette barman tatouée. «J’arrive de Québec, je suis à Montréal depuis peu.» «Tu es toute seule?» «En fait, j’attends quelqu’un, j’ai un rendez-vous!» Fred sourit en comprenant de quoi il s’agit; évidemment, une date. La fille arrive et Fred la reconnaît. Chris pour les intimes. Cette fille a un ego de l’enfer, fringuée comme une carte de mode, toujours au top de sa forme, belle, vive et ultra-carriériste, la mo-destie n’est pas son fort. Claudie bondit de son banc en la voyant, elle se lève, pimpante de voir qu’elle n’est pas déçue, les rencontres virtuelles sont si souvent trompeuses! «Salut!» Chris l’analyse de la tête au pied, un scanner humain avec rayons X. Frédérique assiste à cette scène, se sentant mal à l’aise d’être si voyeuse. Chris s’installe au bar et commande : «Fred! Je te prendrais un cosmo! Tu veux autre chose?», dit-elle en s’adressant à Claudie, cette dernière décline avec gêne. Chris entame la conversation avec aplomb, posant questions sur questions, ne laissant pas le temps à Claudie pour répondre entièrement. Mais cette dernière est sous le charme de cette fille extravertie, pleine d’assurance, alliant la drôlerie au sérieux. Elle tente de bien paraître, sourit amplement, déballe son cv personnel comme dans une entrevue de fond, elle veut plaire à cette inconnue. Une heure trente de conversation plus tard, quel-ques cosmos bien envoyés, Claudie rit aux éclats des aventures de Chris. Tout baigne. Ce premier tête-à-tête se passe à merveille lorsque Chris se fait aborder par une fille qu’elle semble peu connaître, une sorte de Sharon Stone dans la vingtaine. Une discussion s’ensuit et s’étire. Alors que la soirée filait à toute allure, Claudie commence à compter le temps. Sa date est complètement absorbée dans sa nouvelle conversation qui n’en finit pas et elle poireaute sur son banc comme si elle était devenue la femme invisible. «Claudie, je reviens, je vais danser un peu, tu m’attends?» lui jette Chris avec un air de rien, sans attendre la moindre réponse! Non, mais c’est quoi, ça? Claudie est outrée et se parle toute seule: «Elle me cruise depuis deux heures, m’ignore depuis une demi-heure et me plante là! Y’a pas des règles à suivre dans ces rencontres?» Elle fulmine, l’envie de plaire s’est dissipée comme elle est venue, rapidement! Fred voyant le visage troublé de Claudie s’approche «Alors, ça va?» «Je ne sais pas! En fait, je crois que je vais m’en aller.» «Déjà?» «Oui, bonne soirée!» Elle tourne les talons sans même que Frédérique ait eu le temps de lui demander son nom. Chris revient et ne la trouve pas. «Merde! Je n’avais pas le choix, cette fille voulait absolument me parler! J’suis en demande, tu comprends!» Fred reste muette devant cette dernière remarque et ne peut s’empêcher de penser tant pis pour toi.
Il est trois heures du matin, la foule quitte les lieux, Frédérique regarde Chris rediscuter avec sa groupie sur le plancher de danse, l’échange semble particulièrement animé quand elle voit… Claudie s’avancer vers elle. «Elle n’est pas partie!» Cette dernière marche tout droit dans sa direction. «Chris est là-bas», fait-elle en la pointant du doigt Je ne suis pas re-venue pour elle, je voulais te laisser mon courriel.» Frédérique est prise de court et répond maladroitement — «Je ne date pas les clientes! — et s’en veut immédiatement, pourquoi elle a dit ça? Claudie lui sourit et Fred veut fondre. «Aller prendre un café ne cons-titue pas une demande en mariage. Je te le donne, écris-moi si tu veux, je voulais te remercier.» Claudie se dirige vers la sortie le cœur plus léger, tandis que Fred glisse dans le creux de sa poche un courriel inattendu.

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