Prêter sa plume à la «Zone Floue» ou le lesbianisme à l’adolescence

Julie Vaillancourt
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Si le milieu de l’édition est de moins en moins frileux à la publication d’ouvrages à thématiques homosexuelles, encore peu d’auteur(e)s y prêtent leur plumes. Par conséquent, les Michel Tremblay et Nicole Brossard de la littérature jeunesse se font rarissimes et les acronymes LGBT se conjuguent avec parcimonie. Sur ce territoire littéraire pratiquement vierge, Julie Gosselin présente Zone Floue, un roman-jeunesse autobio-graphique relatant l’histoire d’un amour lesbien à l’adolescence. Rencontre avec l’auteure, quelques jours avant le lancement de son premier roman. À 30 ans, Julie avoue avoir suivi un parcours professionnel non conventionnel. Celle qui a d’abord travaillé pendant deux ans en maison de jeunes et en garderies, après des études au cégep en travail social, s’est finalement destinée à autre chose : «J’avais de la difficulté à me détacher émotivement et j’étais peut-être un peu jeune pour commencer dans ce milieu-là. J’avais besoin d’un travail plus solitaire, qui m’amenait à être un peu plus dans ma bulle», me confie Julie. Elle a, par la suite, terminé un baccalauréat en histoire de l’art et travaille aujourd’hui pour les bibliothèques de la ville de Longueuil. Cela dit, l’écriture a toujours occupé une place de choix dans sa vie: « J’ai toujours eu en tête d’écrire. Vers l’âge de 15 ans, je me suis mise à écrire beaucoup de poèmes et de courts textes à questions existentielles et, à tous les soirs, je m’installais avec ma chandelle! À 20 ans, lorsque j’ai eu ma première relation sérieuse et que j’ai emménagé avec ma blonde, j’ai arrêté l’écriture, mais ce désir de m’y remettre est toujours resté, comme un rêve. Finalement, quelques années plus tard, lorsque j’ai quitté mon emploi, je me suis dit que c’était le temps ou jamais, puisque j’approchais de la trentaine, alors j’ai fait un projet Jeunes Volontaires.»

Ainsi s’est concrétisé le projet d’écriture de Zone Floue. Si, a priori, l’auteure avait plusieurs idées d’écriture en tête, le sujet du roman lui tenait à cœur, puisque autobiographique: «L’idée était déjà toute faite! s’exclame Julie. C’est l’histoire de ma première relation amoureuse avec une fille lorsque j’avais 15 ans. C’était une bonne amie, puis l’amitié s’est transformée en amour. Cette relation s’étale sur à peu près un an et explore le développement du sentiment amoureux, l’évolution de deux filles qui ne s’étaient jamais vraiment questionnées à ce niveau-là.» Et l’auteure de continuer sur une note plus personnelle: «D’ailleurs, ce n’était pas quelque chose de nécessairement envisageable dans ma tête à cet âge-là…Alors un peu à notre insu finalement, ce sentiment s’est installé…et les questionnements sur l’orientation sexuelle. C’était une relation cachée, donc la dimension du secret est vraiment présente dans le roman. Ce que j’ai voulu explorer, c’est vraiment la relation comme telle. Traiter de questions sociales, du coming-out, ou de facettes précises de l’homosexualité chez les jeunes, n’était pas mon objectif. Mon but était de partager mon expérience pour que les jeunes puissent s’identifier à quelqu’un, à une histoire.» D’ailleurs, Julie aspire à aider les jeunes en questionnement et n’hésite pas à élaborer sur son expérience du lesbianisme au secondaire: «À l’époque, pendant ma relation, c’est comme si je ne me questionnais pas tant que ça sur mon orientation sexuelle. Je vivais un amour avec quelqu’un et on se questionnait par rapport à nous deux, mais ça restait ambigu, puisque nous étions absorbées par la relation. Lorsque ma relation s’est terminée, ce n’était pas clair que j’étais lesbienne. C’est ça la "Zone Floue" en fait ! Sérieusement, j’ai abordé le questionnement hétéro/homo beaucoup plus tard. C’est certain que de garder cette relation secrète au moment où je la vivais, n’a pas toujours été facile…mais dans le roman, cette dimension paraît intrigante et vient créer du suspense!»

Si raconter son histoire peut s’avérer intimidant, l’auteure avoue ne pas avoir trouvé le processus particulièrement ardu: «D’abord ça s’est passé il y a 15 ans, et je trouve que cette histoire est intéressante à raconter! C’est même devenu banal pour mon entourage, du genre "j’ai les yeux bruns et je suis lesbienne"», souligne-t-elle à la blague. En contrepartie, selon les dires de l’auteure, son paternel aurait trouvé la lecture du manuscrit plutôt intense, n’ayant pas le recul nécessaire par rapport à l’histoire (qui était tenue secrète à l’époque). D’autant plus que «c’est romancé, aussi! Alors mon père se demandait comment j’avais fait pour passer au travers de tout ça!» En ce sens, même si le public ciblé avec Zone Floue est celui des protagonistes, soit 14-16 ans, les adultes et les parents peuvent aussi y trouver leur compte: «Le lectorat peut être très large! Même les parents d’adolescents (qu’ils soient gais ou non) peuvent s’y intéresser, car justement, à la fin du livre, mes parents écrivent leur témoignage sur comment ils ont vécu cela, et je trouve que ça apporte beaucoup au livre. J’étais vraiment contente qu’ils acceptent. Au début, ils étaient "trop gentils" dans leur propos et n’osaient pas exprimer ce qu’ils avaient vraiment ressenti et les difficultés vécues...sauf que c’était ça le but! C’est intéressant pour les jeunes, car certains pourront se dire " si je le dis à mes parents ils pourront avoir une réticence au début, mais finir par accepter". Évidemment, ce n’est pas la situation de tous, mais ça peut encourager et amener une évolution tant pour le jeune que pour le parent.»

Évidemment, si l’écriture d’un roman n’est pas sans compter quelques défis de taille, l’édition, elle, est souvent plus laborieuse, précise sincèrement Julie. Cela dit, le sujet en lui-même a créé un engouement, selon l’auteur : «Les éditeurs veulent des sujets qui sortent des sentiers battus. Pour un premier livre, 4-5 maisons d’édition ont manifesté un intérêt et je crois qu’à cause du sujet, mon manuscrit se ramassait sur la pile à lire! En littérature jeunesse, il n'y a pas une grande visibilité homosexuelle, que ce soit du côté des gars ou des filles. Un des objectifs de Zone floue est justement de contribuer à cette visibilité en intégrant la réalité homosexuelle dans un livre destiné aux jeunes. En écrivant le roman, j'avais en tête l'objectif de permettre autant aux jeunes gais que lesbiennes de s'identifier à une histoire vécue.» D’ailleurs, Julie n’hésite pas à prodiguer quelques conseils aux jeunes lesbiennes: «Il faut rester ouverte par rapport à soi, aux sentiments qui nous habitent, sans mettre une étiquette tout de suite. Rester ouverte à toutes les possibilités et se laisser le temps de se découvrir.» Et l’auteure de continuer: «Mon parcours pro- fessionnel est aussi une «Zone Floue», et j’aimerais faire un parallèle avec ça justement, insister sur l’importance de ne pas mettre des étiquettes, de ne pas être fermée aux possibi-lités, de rester ouverte à ce qui se présente dans la vie et ne pas absolument vouloir tout définir. On est constamment en mouvement finalement.» En déplacement perpétuel dans une zone professionnelle qui devient de moins en moins floue avec un premier roman, Julie n’hésite pas à tourner la page et à regarder vers l’avant: «C’est sûr qu’au niveau de la carrière, je ne me fais pas d’idées, mais ça confirme que, publiée ou non, j’ai le goût d’écrire! Bien sûr, on veut toujours être publiée, car lorsque c’est terminé, on veut partager! Mais mon objectif premier est de créer! Là, ça fait deux ans que mon roman est écrit et on dirait que j’ai plein d’idées en tête! Continuer sur le sujet, ça pourrait être intéressant… peut-être avec une "part two : le coming-out "?!»

En attendant sa sortie en librairie, vous pouvez vous procurer un exemplaire de Zone Floue sur le site internet de la maison d'édition www.editpaix.qc.ca (info@editpaix.qc.ca et 450-375-4765).

 

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Publié le 21 avril 2010

par Julie Vaillancourt