Comme regarder dans un rétroviseur

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Frédérique arrive au Garde-Robe avec une heure de retard, haletante et mal à l’aise. Jonathan est dans le jus et en panique: «Y’était temps! Y’a foule à soir!» «S’cuse, j’ai eu un problème… personnel.» «T’as toute la semaine pour régler tes problèmes, c’t’une fille ou un gars?» «Rien à voir, mon scénario a été rejeté, je suis à terre.» «Désolé pour toi, l’artiste, mais ici y’a plein de filles qui réclament des drinks sucrés et qui payent avec les 25 cents de leur petit cochon. Ça m’énerve!» Frédérique sourit difficilement, son air triste se lit sur son visage. Elle sert les clients nonchalamment, parle peu, a la mine basse, vraiment pas une bonne soirée. Quand soudain, elle entrevoit une fille qui capte toute son attention. Elle la suit des yeux. La fille s’avance vers le bar, avec un sourire implacable. Frédérique est bouche bée, comme interdite, c’est bien elle! Un «Salut Frédérique!» très enjoué vient la faire pâlir. Elle lève les yeux vers cette voix lointaine qu’elle reconnaît. Elle en échappe le verre qu’elle tenait. Elle s’approche pour venir la saluer quand Jonathan la coupe dans son élan «Au bout du bar vite, une autre sucrée!» Son regard dit tout. Elle salue en disant : «Je reviens.» Frédérique n’en croit pas ses yeux, elle est finalement venue, elle est là. Elle apparaît comme un fantôme qui n’a jamais retourné son appel. Elle sert le groupe. Ça lui semble interminable, elle ne cesse de regarder de l’autre côté, l’invitée est toujours accotée au bar. Habituellement si calme, si stoïque, elle perd sa force tranquille, ce paravent si confortable s’envole lentement. Enfin, elle a 2 minutes de répit, elle s’avance vers elle, presque dénuée d’esprit, sonnée par sa seule présence. Une vague de printemps d’il y a 15 ans l’envahit, le bal des finissants. Camille se tient là avec Éloi, son meilleur ami, naturellement anxieuse, soucieuse de son effet et faisant un effort surhumain pour avoir l’air décontract, elle repousse ce moment et le souhaite tout à la fois. Elle déteste les relations ambiguës, mais les cultive contre son gré. Elle vit une relation longue distance avec son ancienne prof et ne sait toujours pas si elle ira la rejoindre. Revoir Frédérique, c’est un peu comme revenir en arrière, être transportée dans le tourbillon qui mène tout droit à la sortie de l’adolescence. On n’oublie pas son premier baiser, encore moins son premier amour. Son coming out : à 17 ans, elle a annoncé à sa mère au téléphone qu’elle était attirée par les femmes. Toute la famille était au courant depuis belle lurette et n’en pouvait plus de la voir pleurer. Elle pensait faire un scandale, elle a plutôt créé un happening, on avait tellement hâte qu’elle le dise! Depuis, on le fête à chaque année, un gay pride familial pour sa première peine d’amour! Frédérique s’approche comme une chatte effarouchée. «Camille, ça fait tellement longtemps, tu n’as pas changé, c’est hallucinant!» Camille, avec son trouble habituel bafouille un peu: «Toi non plus, sauf les cheveux, plus longs.» Elle prend une pause. «J’ai eu ton message, je n’ai pas pu venir avant, tu travailles ici depuis?» Frédérique lui raconte en dix minutes accélérées les quinze dernières années, ses multiples changements de carrières pour finalement aboutir en cinéma et en faire sa passion. Elle reste muette sur le côté perso. Elle a gardé son sourire polisson et sa part de mystère. «Ça fait des années; la dernière fois, c’est quand…» Camille l’interrompt: «Quand tu es partie vivre chez ton père, en 1995, tu te souviens, pour ton bien et surtout pour le mien.» Camille rougit de son excès d’impudeur, ce départ, elle ne l’a jamais oublié, ses appels et ses lettres sans réponse non plus. Aujourd’hui, elle devrait en rire, ce qu’elle tente de faire maladroitement. Frédérique lui prend la main, comme si ces trois lustres n’avaient jamais existé «Camille, c’est pour ça que je t’ai appelée, j’ai des explications à te donner!» Camille retire sa main. «Non, c’est correct, c’est de la vieille histoire, c’est juste drôle maintenant.» Fred doit retourner à ses clientes. «Tu restes encore un peu, j’ai tellement de choses à te dire.» Qu’est-ce qu’elle cherche? Camille ne comprend pas, mais est terriblement curieuse. Éloi la regarde avec son air désespéré «Qu’est-ce qui se passe ici, on se prépare pour un autre drame lesbien?» «Rien à voir, c’est juste bizarre, et… elle n’est pas lesbienne! » La soirée passe et Fred n’a pas une minute à elle. Deux heures du mat, Camille n’en peut plus, elle décide de rentrer, cherche Frédérique dans le bar et ne la trouve pas, l’histoire ne fait que se répéter. Pendant un instant, tout se fige. Elle se revoit la cherchant de la même façon au fameux bal des finissants et la voyant apparaître devant elle avec ce sourire plein d’espoir. Elle se remémore ce baiser échangé dans le plus grand des secrets. Camille décide d’aller se coucher en laissant ses souvenirs dans un coin du Garde-Robe.

Il est trois heures du matin, la foule quitte les lieux, Frédérique cherche à son tour Camille. C’est le jeu du chat et de la souris qui recommence. Elle est partie sans lui dire un mot, elle lui en veut encore ou pire elle s’en fout éperdument. Si seulement Camille savait qu’elle a relu toutes ses lettres, qu’elle l’a cherchée longtemps. Quelqu’un lui tape sur l’épaule, Frédérique se retourne: «Oui!? On se connaît?» «Éloi, l’ami de Camille.» «Ah! Oui!» «Je voulais juste te dire une chose Frédérique. Si t’es pas prête à vivre une histoire avec une fille, oublie Camille, son cœur est à Vancouver, elle n’a pas besoin de fantôme.» Frédérique est sous le choc! Les paroles d’Éloi l’ont complètement déconcertée, il a lu en elle comme dans un livre ouvert. À force de regarder dans le rétroviseur, elle s’aperçoit qu’elle a pris une rue à sens unique. Il est temps de faire demi-tour et d’avancer.

camilleavec2l@yahoo.ca