Je suis un homo…phobe, comme ils disent.

Steve Foster
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Le 18 février dernier, le Conseil québécois des gais et lesbiennes intervenait publiquement à la suite des propos homophobes tenus par les commentateurs et analystes sportifs Claude Mailhot et Alain Goldberg, à l’égard du patineur artistique Johnny Weir. En gros, le discours de Mailhot et Goldberg se résumait ainsi : Weir laisse une image assez amère pour le patinage artistique, il offre un très mauvais exemple, car le monde va penser que tous les garçons qui pratiquent ce sport vont devenir comme lui. Bref, ils affirment que ce n’est pas l’image souhaitée pour ce sport. Pire encore, les comparses ont ajouté que Weir devrait passer des tests pour vérifier sa féminité et que Weir devrait être en compétition chez les femmes.

L’argumentaire soutenant l’intervention du CQGL s’est fait en fonction de deux éléments. Le premier avait rapport avec la notion d’homophobie telle que définie par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, dans De l’égalité juridique à l’égalité sociale, soit : «Toutes les attitudes négatives pouvant mener au rejet et à la discrimination, directe et indirecte, envers les gais, les lesbiennes, les personnes bisexuelles, transsexuelles et transgenres, ou à l'égard de toute personne dont l'apparence ou le comportement ne se conforme pas aux stéréotypes de la masculinité ou de la féminité.»

Le second élément mettait de l’avant la notion de respect et d’intégrité de la personne. Ni vous, ni moi, ni quiconque d’ailleurs ne mérite d’être ridiculisé de cette manière sur la place publique, peu importe notre orientation sexuelle, si nous correspondons ou non aux normes sociales de masculinité ou de féminité.
Mais il semble bien que tous ne voient pas la situation ainsi. Dans les jours qui ont suivi, parmi les nombreux courriels que le CQGL a reçus, j’ai pu constater que les attitudes homophobes ne sont pas l’apanage exclusif de personnes hétérosexuelles. Les propos de la part d’hommes gais témoignent tristement d’une homophobie intériorisée qui nous fait reproduire les insultes et préjugés intégrés inconsciemment, depuis des années. C’est pourquoi certains gais nous ont écrit que Mailhot et Goldberg avaient raison, qu’ils estiment que «Les personnes comme ça (Weir) nuisent à l’image des gais et à la communauté». Certains ont même ajouté que «nous devions nous intégrer». Image, intégration, ça veut dire quoi au juste ?

L’une des questions à laquelle nous devons répondre est à savoir si une personne peut, à elle seule, être responsable de l’image des gais et d’une communauté. Poser la question, c’est y répondre. D’autant que, pour déterminer si une personne nuit à notre image de gai, ne devrions-nous pas savoir à quoi elle correspond. Quels critères physiques, psychologiques, sociaux et écono-miques doit-on utiliser pour déterminer l’image du «bon gai» qui nous représenterait «bien»? Existe-t-il une image du «bon hétéro»? Cela pourrait peut-être nous aider à définir celle du parfait gai, nous permettant ainsi de bien nous intégrer. Et nous intégrer à quoi au fait ? Voilà une autre question à laquelle nous devons répondre. Devons-nous prendre pour repère le concept de majorité, de normalité ou encore de la conformité pour déterminer si nous nous sommes bien assimilés. L’uniformisation est-elle si souhaitable? Qu’avons-nous à gagner qui vaille la peine de renier notre individualité, notre personnalité pour correspondre à l’ensemble ?

Je me rappelle qu’à une époque, une certaine théorie de management prônait l’uniformisation des types de personnalité au sein de l’entreprise. Cela permettait, semblait-il, de rendre le milieu de travail moins chaotique et ainsi d’être plus productif. Et les entreprises ayant implanté ce concept se sont retrouvées, après quel-que temps, en manque d’innovation, d’adap- tabilité et de créativité en raison des «employé(e)s clones» qui les ont en outre rendues moins performantes et moins rentables.

Malheureusement, ce concept d’uniformisation n’est pas nouveau sur le plan social. De tout temps, l’homme a cherché inlassablement à rendre l’autre pareil à lui-même. Je dis homme, car les femmes ont dû attendre bien longtemps pour être plus ou moins considérées. Donc, l’homme, avec le temps et les échecs, ne pouvant uniformiser totalement ses semblables, a inventé des catégories permettant de normaliser le bon et le mauvais. Religion, rang social, genre, race, orientation sexuelle, et j’en passe, ont permis, selon l’époque, à une majorité, prétendument légitime, d’ostraciser une ou plusieurs minorités à la fois. Comme nous le savons, le bon est toujours majoritaire.

Et nous, les LGBT, nous perpétuons cette façon de faire individuellement et collectivement en utilisant les mêmes critères pour nous discriminer entre nous. Peut-être est-ce le fait de n’avoir toujours pas atteint la pleine égalité sociale qui nous pousse à vouloir correspondre, pour soi et pour l’autre, à une image normalisée de ce que nous devrions être. Mais à bien y penser, est-ce qu’une théorie qui n’a pas fonctionné au sein de l’entreprise et de la société en générale risque d’avoir plus de succès dans nos communautés? N’aurions-nous pas avantage à valoriser la diversité ?

Il serait bon, peut-être, de repenser à Stonewall avant de vouloir nous uniformiser. Cet événement, considéré comme le fondement du mili-tantisme LGBT, est l’œuvre des «Drag Queen et efféminés» de tout acabit qui sont descendus dans la rue pour revendiquer notre premier droit, celui d’être reconnu comme des êtres humains.
Pour ma part, cette situation m’aura fait penser aussi à ma mère qui voulant faire de moi un homme, quand j’étais jeune adolescent. Elle me répétait sans cesse: «Être un homme, c’est savoir se tenir debout et assumer ses gestes». En regardant Johnny Weir, c’est ce que j’ai vu, un homme pleinement assumé. Et je dois vous avouer que l’espace d’un instant, je l’ai envié d’être autant affirmé et si bien dans sa peau, car même aujourd’hui, il m’arrive encore de faire attention à ne pas trop être… «gai», cela pourrait nuire à l’image du CQGL et à la communauté, par extension. Comme quoi, il me reste encore des relents d’homophobie intériorisée.

Steve Foster
Président-directeur général du Conseil québécois
des gais et lesbiennes www.cqgl.ca