Le Garde-robe de Frédérique

Ne vous fiez pas aux apprences

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Un autre vendredi soir s’amorce dans une cohue endiablée. Frédérique et Jonathan sont débordés derrière le comptoir, n’ayant pas une minute de répit pour socialiser, jusqu’à ce que Frédérique aperçoive au bout du bar un visage familier. «Mais je rêve, c’est Jean-Marc?» Jonathan la regarde en servant un cosmo «De qui tu parles?» «Du gars là-bas, c’est, genre, le fils spirituel de mon père!» «Wow! On dirait Richard Gere dans Pretty woman!» «T’exagères!» dit-elle en servant deux rhum and coke «Il travaillait avec mon père dans le même bureau d’avocats, mais je ne savais pas qu’il était gai!» «Qui, Richard ou ton père?» «Jonathan, mon père n’est pas gai! Il est juge!» «Rapport! Ton père est juge! Mais il pourrait être gai!» Frédérique roule les yeux et se dirige vers celui qui a été dans sa vie pendant plus d’une décennie un frère par procuration. Jean-Marc, 43 ans, adepte du jogging, fan de rénovation, workolique, un peu hypocondriaque et célibataire depuis un an. Il déteste les bars. Son coming out : inexistant. Il n’a jamais abordé le sujet avec ses pa-rents; sa sœur Carole est officieusement au courant depuis un an. Tout le monde le sait, personne n’en parle, et c’est parfait ainsi. Pourquoi briser un équilibre si harmonieux? Fred se plante devant lui, sourire aux lèvres. «Alors, le banlieusard, qu’est-ce qui t’amène dans le monde d’Alice aux pays des merveilles?» Jean-Marc, étonné, s’exclame : «Fred! Mais… qu’est-ce que tu fais ici?» «Je travaille, ça se voit, et toi, tu es venu défendre une cause?» Il éclate de rire, ses fossettes qui faisaient fondre toutes les filles sont plus marquées et ses yeux bleus plus fatigués «Ça fait quoi, 6 ans, la dernière fois? C’était le party des 60 ans de ton père!» Retour en arrière, cette fameuse fête où elle avait embrassé Isabelle, l’employée du traiteur, saoule dans la cuisine. «Quelle fête! Inoubliable! Mais toi, je ne saisis toujours pas.» Jean-Marc respire profondément et raconte lentement. Oui, il est gai, depuis toujours; oui, il est dans le placard depuis longtemps. Son chum Carl l’a quitté il y a un an précisément, après 20 ans de vie commune. C’est court et c’est long à la fois. Ça fait un vide horrible, il pensait être l’homme d’un seul amour, comme sa mère, il y a cru jusqu’à la toute fin. Même après le départ, il imaginait le retour, mais le compteur a tourné et sa vie s’est remplie de courses, d’horaires de travail débiles, de sorties obligées et d’une solitude dont il ignorait la pesanteur jusqu’à aujourd’hui. Carl n’a jamais fait demi-tour, Jean-Marc s’en remet à peine. Il se retrouve, aujourd’hui, assis au Garde-Robe avec sa meilleure amie Jacinthe, qui trouve essentiel qu’il reprenne contact avec la faune gaie. «C’est tellement bizarre, ça crevait les yeux, la maison, le coloc, ce Carl, ton meilleur ami, comment j’ai pu passer à côté, j’étais certaine que tu couchais avec huit filles à la fois.» «Et non, je couchais avec un seul homme, fidèle comme une jeune mariée.» Frédérique s’éclipse après l’appel à l’aide de Jonathan. «C’est le rush ici, je reviens plus tard.» Jean-Marc se place en observateur dans cette arène qu’il n’aime pas vraiment. «Quel drôle de hasard de la retrouver ici, une fille brillante qui ne le sait pas toujours!» Pendant qu’il entretient Jacinthe sur la vie de Frédérique, il se fait bousculer par un jeune homme qui accroche son verre, lequel se brise sur le plancher. «Merde! J’suis désolé! Il y a un monde fou, ici, ce soir!» s’écrie Julien «J’peux te payer un verre; qu’est-ce que tu buvais?» Jean-Marc refuse poliment «Non merci, ça va aller, c’est juste un verre.» Julien n’en fait qu’à sa tête, il regarde Jacinthe avec son plus beau sourire «Alors, il boit quoi, ton ami?» Jacinthe répond du tac au tac : «Gin tonic!» Elle se penche et murmure à Jean-Marc : «Il a une belle gueule ce Julien! Et du front!» «Oui, et il a pro-bablement vingt-cinq ans! À la re-cherche d’une baise facile.» Julien revient tout pimpant et donne son verre, il commence à faire la conversation. Il a vingt-sept ans, a grandi au Nouveau-Brunswick, il n’est jamais allé dans un after, et sa dernière relation s’est terminée il y a 7 mois. Jean-Marc devient de plus en plus mal à l’aise, il n’est pas là pour la cruise, il n’en a aucune envie. Julien sourit naturellement et ne semble pas remarquer son inconfort «Je donne un concert dans deux semaines, je te laisse mon courriel?» À ce moment, Jean-Marc décide de mettre fin à l’échange abruptement. «Julien, je te remercie pour le verre, mais je pense qu’on va en rester là, je ne suis pas dans un mood pour socialiser, rien de personnel.» Julien ne perd rien de son aplomb et rétorque : «Je comprends, je te laisse mon adresse quand même; si tu aimes Malher, tu vas passer une belle soirée.» Jean-Marc se redresse sur son banc. Comment sait-il que j’aime Malher? Quelle drôle de coïncidence! Pourtant il refuse l’adresse, il n’est pas prêt. Julien quitte en embrassant Jacinthe et en serrant la main de Jean-Marc «On va se revoir, j’en suis sûr.»

Il est 3 heures du matin, la foule quitte les lieux. Jean-Marc vient saluer Frédérique, il l’embrasse et la serre très fort comme s’il retrouvait sa petite sœur qui s’était égarée pendant des années. Elle lui glisse entre les mains un papier; il le lit, c’est le courriel de Julien écrit sur le dessin d’un violoncelle. Il se surprend à sourire. Elle le regarde partir, un nouveau monde s’ouvrira peut-être à lui s’il sait bien écouter la symphonie. Dans ce nouveau monde, un jeune violoncelliste mettrait probablement son cœur qui bat au diapason d’un homme qui l’a ému.

camilleavec2l@yahoo.ca

 
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Anciens commentaires

  • Très belle histoire touchante, Madame Vaillancourt. Je vous félicite pour votre très belle plume et le choix de vos mots. C'est vrai qu'il ne faut pas se fier aux apprences :-) xxx Publié le 31/03/2010
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  • Très belle histoire touchante, Madame Vaillancourt. Je vous félicite pour votre très belle plume et le choix de vos mots. C'est vrai qu'il ne faut pas se fier aux apprences :-) xxx Publié le 31/03/2010