Au jour de mes derniers jours?

Steve Foster
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Michel était étendu sur le lit, immobile, le regard absent fixé vers le plafond. Assis sur le bord du lit, j’essayais, tant bien que mal, de nourrir mon ami à la cuillère. Depuis longtemps, j’avais abandonné l’idée d’utiliser une fourchette afin de ne pas le blesser, car depuis un certain temps, Michel avait des gestes brusques et inconscients. Et aujourd’hui ne faisait pas exception. Au moment où j’approchais la nourriture de sa bouche, Michel sortit son pénis et se mit à uriner dans tous les sens, sans avoir conscience de ce qu’il faisait. Pris par surprise, j’ai essayé de minimiser les dégâts. Après m’être assuré que mon ami fût nettoyé et mis au sec, avec l’aide du préposé appelé en renfort, je me suis mis à l’écart des gens dans un racoin de l’hôpital. Bouleversé, je me suis mis à pleurer à chaudes larmes et j’ai ressenti une violente colère m’envahir. Et, pour la première fois de ma vie, l’idée de mettre un terme à la déchéance d’une personne, celle de mon ami, m’est venue à l’esprit… (août 2002). Chaque personne est confrontée, un jour ou l’autre, à son parcours de fin de vie ou à celui d’une personne aimée. Nombre d’entre nous ont déjà réfléchi aux conditions dans lesquelles devraient se passer leurs derniers instants. Pour la plupart, la dignité, l’intégrité et le respect sont quelques-uns des paramètres à l’intérieur desquels nous souhaitons toutes et tous terminer notre vie.

Actuellement, au Canada, pour assurer le respect de nos volontés de fin de vie, nous pouvons nous prévaloir d’un mandat [1] en cas d’inaptitude et du testament biologique [2]. En bref, le mandat en cas d’inaptitude nous permet de choisir, à l’avance, la ou les personnes qui prendront les décisions relatives à notre personne et qui veilleront à l’administration de nos biens en cas d’inaptitude. En ce qui concerne le testament de vie, ce dernier permet d’inscrire nos volontés quant aux soins médicaux que nous désirons ou ne désirons pas recevoir dans l’éventualité où nous sommes incapables de les exprimer ou si nous ne sommes plus en mesure de prendre des décisions pour nous-mêmes. Plus spécifiquement, le testament de vie concerne les soins en fin de vie.

La particularité de ces deux documents est que pour être valides, la personne doit préalablement être apte à prendre les décisions. Qu’en est-il pour celle qui est inapte à indiquer ses volontés ou encore qui souhaite qu’une personne mette un terme à sa vie le moment venu? Il n’existe rien! Dans ces cas, est-ce que l’euthanasie et l’aide au suicide ne viendraient pas offrir une solution?

Au Canada, ces pratiques sont toujours considérées comme illégales. D’ailleurs, toutes les causes juridiques faisant état de l’un ou l’autre de ces modes de fin de vie font grand bruit dans les médias. Pensons à l’affaire Sue Rodriguez qui, affligée d’une maladie dégénérative et très souffrante, s’est vu refuser, par la Cour suprême du Canada, le droit d’être aidée à mourir. Ou pensons à Robert Latimer qui avait mis fin aux jours de sa fille lourdement handicapée et a été reconnu coupable par un jury de meurtre au second degré.
Le débat sur la décriminalisation de l'eutha-nasie et de l'aide au suicide refait surface dans la société depuis de nombreuses années. Et malgré les consultations et les rapports en la matière, les avis divergents n’au- ront pas amené les législateurs à modifier la Loi actuelle. Nous en sommes donc toujours à nous demander si provoquer intentionnellement la mort d’une personne aimée pour mettre fin à ses souffrances ou aider quelqu’un à se donner volontairement la mort en lui fournissant les renseignements ou les moyens nécessaires pour le faire doi-vent être considérés comme des actes crimi-nels.

Bien que plusieurs d’entre nous peuvent, en principe, être favorables à la décriminalisation de ces actes, dans les faits, plus nous regardons de près cet enjeu, plus nous découvrons la complexité de la situation. Comment baliser collectivement ce qui relève de l’individu? Comment encadrer ce qui relève des croyances, des valeurs et de notre conception personnelle de ce que sont la compassion, la dignité, la qualité de vie? Comment protéger les plus démunis ? Comment nous assurer que nos propres limites ne deviennent pas les limites de l’autre?

Nous aurons l’occasion, une fois de plus, de répondre à ces questions dans le cadre de la consultation itinérante provinciale, prévue cet automne, sur le droit de mourir dans la dignité. D’or et déjà, nous pouvons présu-mer que les positions et réponses qui y seront amenées ne différeront pas de
celles émises dans le cadre du projet de Loi C-384[3], déposé par la députée Francine Lalonde du Bloc Québécois, afin de légaliser l’euthanasie et le suicide assisté. Au même titre, les conclusions de cette Commission risquent de ne pas différer de celles émises par le comité spécial du Sénat sur l'euthana-sie et l'aide au suicide dans son Rapport final De la vie à la mort [4] publié en 1995.

D’autant que les questions auxquelles nous devons répondre collectivement sur les plans humain, éthique, médical, légal et social sont si nombreuses qu’il est à se demander si la loi actuelle n’est pas préférable.


À la mémoire de mon ami Michel.
Steve Foster
Président-directeur général du Conseil québécois
des gais et lesbiennes www.cqgl.ca

[1] www.educaloi.qc.ca/loi/aines/52/
[2] www.educaloi.qc.ca/loi/aines/213/
[3] www2.parl.gc.ca/HousePublications/Publica tion.aspx?DocId=3895681&Language=e&Mode=1&File=24
[4] www.parl.gc.ca/35/1/parlbus/commbus/ senate/Com-f/euth-f/rep-f/lad-tc-f.htm