Un livre de témoignages pour comprendre

Enquête de paternité

Michel Joanny-Furtin
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Enquête de Paternité, ce sont 52 témoignages de tous les âges, heureux ou tragiques, douloureux, frustrants ou constructifs, avec lesquels le lecteur construit sa propre enquête de paternité comme un fait à découvrir au plus profond de soi… Geneviève Landry est directrice générale de l’Entraide pour hommes de la Vallée-du-Richelieu/ Longueuil. Elle anime conférences et formations sur l’intervention auprès des hommes, l’identité, la socialisation masculine, etc.
Sébastien Raymond est photographe. «Sébastien a un œil très cinématographique», explique Erwan Leseul, éditeur au groupe des Éditions de l’Homme. « Tous les deux nous ont approchés pour ce projet. Il est intéressant d’avoir le regard d’une femme sur la paternité, qui va au cœur d’une problématique spécifiquement masculine rarement mise de l’avant. »

«Il est difficile pour un homme de montrer sa tendresse et de vivre ses souffrances, reconnaît Geneviève Landry. Un carcan social leur dicte de montrer leur force, d’être fiers, invincibles et indépendants, malgré leur désir de lâcher prise et leur besoin d’intimité.»

«Beaucoup d’hommes ont hésité à parler de leur paternité ou de leur père, reprend Erwan. Il existe toutes sortes de paternités. Mais, globalement, les nouveaux pères, proches de leurs enfants, présents, aimants et impliqués, ont transformé, voire enrichi, l’image d’autorité et de pourvoyeur d’autrefois. Ils revendiquent même l’affectivité et le droit de jouer dans une société où la plupart des mères travaillent désormais.»

Parmi ces multiples paternités, quelques gais parlent… de leurs enfants! Erwan Leseul apparaît lui-même dans le livre. Et raconte comment sa meilleure amie et lui ont mis au monde Solal il y a deux ans. En plus de la différence sexuelle, il y a la distance géographique, puisque la mère et l’enfant vivent… à Paris!

«C’était un projet audacieux dans le cadre d’une relation contractuelle. Elle me consulte pour toutes sortes de décisions, et je couvre la moitié des frais. Nous passons entre trois jours et trois semaines ensemble tous les deux mois en moyenne, sans oublier les rendez-vous sur Skype.»

«La chair de ma chair, cette notion n’a rien éveillé en moi, mais plutôt celle d’un lien qui n’est pas inné, qui se construit et se développe par les mots, la voix, le toucher. Cette paternité modifie la dynamique familiale et me fait grandir personnellement parce que je réalise deux choses : je n’aurais pas été un bon père à 20 ans, et mon propre père, qui n’a pas été un bon père, est en train de devenir un bon grand-père…»

Yves C. Nantel, travailleur social, y parle de sa fille et du tsunami invisible de la maladie mentale qui compromet leur longue complicité. «J’ai dû garder le rôle fort d’une personne "sécure" pour elle parce que sa réalité devient instable.»

«Mon homosexualité est apparue après sa naissance. Elle avait 9 ans quand j’ai clarifié avec elle la présence d’autres hommes dans ma vie, et cela s’est bien passé. Mais un autre défi allait apparaître, celui des fausses perceptions de l’entourage quand sa maladie mentale a été diagnostiquée : «C’est normal avec un père comme toi, elle n’a pas réglé son Oedipe, lui disent certains. Je me suis rendu compte que la tolérance primait sur l’acceptation. De plus, on vit l’arrivée de la maladie mentale comme un mauvais coup du sort, encore un autre défi à relever après tant d’autres…»



«En ce moment, elle fonctionne et vit loin de la ville et de ses perturbations. Mais j’avance en âge avec cette anxiété de la prochaine psychose tout en espérant le meilleur pour ma fille, dont un bon réseau pour l’assister plus tard…»

Guilda participe au livre et effleure ce bonheur d’entendre un enfant vous dire «Papa». Il parle donc de ses trois enfants comme autant d’heu­reux «accidents de parcours», même s’ils ont grandi loin de lui. Les deux premiers, en tout cas. Le sida lui volera le dernier, si proche, presque idéalisé, qui marchait dans les traces de son père.

L’abbé Gravel aussi témoigne dans ce livre en évoquant une filiation adoptive dont le che­minement lui a permis de renouer avec son père.

Et cet album trace toutes ces vies « entre le père que j’ai eu et celui que je suis » comme autant d’absences, de manques, d’amour et de partage autour de ce simple questionnement : À quoi ça sert, un papa ?