Le Garde-robe de Frédérique

Sortir du placard ?

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Frédérique n’est pas faite pour le bonheur amoureux, être amoureuse ne lui convient pas. Elle n’est ni heureuse ni malheureuse de cet état de fait, elle le vit, point. Sans attaches, sans barrières, sans attentes. C’est la décision qu’elle a prise il y a un an, en quittant Sébastien. Entre les filles et les gars, elle ne sait plus, elle ne sait pas ou, peut-être, le sait-elle trop. Son capital amoureux a fondu, il s’est effondré comme les actions à la bourse, il ne lui reste que les souvenirs, c’est amplement suffisant. Elle a deux rêves dans la vie : réaliser son propre film et partir vivre au bord de la mer. La Gaspésie ou les Caraïbes, elle s’en fout; elle a 32 ans, elle a encore du temps. C’est pourquoi son nouveau travail lui plaît énormément: elle est barmaid depuis 6 mois au Garde-Robe, le nouveau bar in des filles gaies de Montréal. Elle explore chaque vendredi soir son propre laboratoire humain, sa source d’ins-piration vient à elle tous les week-ends, elle n’a qu’à regarder, écouter et analyser; et elle le fait avec beaucoup de talent. « Fred ! Ça va être intense ce soir : le retour des Fêtes! » s’exclame Jonathan en voyant six femmes arriver. Ce dernier, 29 ans, grand brun aux yeux verts à la voix lascive, est son partenaire de travail. Il bosse dans les bars gais depuis sept ans déjà, connaît beaucoup de monde, des gens pas toujours fréquentables, il a le même chum depuis 10 ans et étudie pour devenir designer d’intérieur. Son coming out : il a annoncé il y a 10 ans à un souper de Noël devant toute la famille qu’il aimait Jacob. Sa mère a pleuré, son père a sacré et sa grand-mère l’a félicité. Aujourd’hui, Jacob est le gendre adoré qui joue au golf avec le père de Jonathan tous les étés. Frédérique va au-devant du groupe qui s’impatiente. «Oui? OK, six rousses. » Elle distribue les bocks et remarque cette femme, refusant la bière offerte, qui s’accote au bar. « Je prendrai un gin tonic, s’il vous plaît.» En la servant, Fred lui lance : «Première fois?» Véronique sourit du coin des lèvres «Ici, oui, j’accompagne seulement.» Évidemment, Véronique se raconte cette histoire depuis 20 ans maintenant : l’accompagnatrice. Cinquante-deux ans, elle en paraît 40. Elle a deux grands ados majeurs et vaccinés. Tailleur ajusté et classique, cheveux longs et noirs, lèvres rouge vif, foulard assorti. Elle est ma-riée, comme il se doit, depuis 27 ans à Gilbert, sa chambre de sûreté où elle n’est plus qu’une ombre se déplaçant parmi les meubles. Elle est venue pour fêter les 46 ans de son amie Judith, escortée par la blonde de celle-ci et leurs amies, la quarantaine avancée et assumée. Un vendredi soir loin de sa banlieue, loin de sa vie normale, en liberté. Les regards se promènent d’un côté et de l’autre du bar. Lumières tamisées au centre de la piste de danse où s’élancent quelques filles enivrées par la musique et l’alcool. Son groupe prend place dans les fauteuils situés à l’autre extrémité. Judith s’installe tout près de Véronique et engage la conversation avec son ton professoral qui la fait tant rire. « Aujourd’hui, être gaie n’a jamais été aussi facile, on peut se marier, avoir des enfants, c’est fou tout le chemin parcouru, on fait de l’éducation dans les écoles!» Véronique réplique : «Tu trouves? Tu ne penses pas qu’il y a des gens pour qui tout n’est pas aussi simple, aussi clair?» «Voyons Véro, quand on est gaie, on le sait, et sortir du placard n’est plus une tragédie, on est en 2010!» «Ah! Oui! J’avais oublié, 2010 déjà.» Véronique ne pense qu’à ça, aux années qui passent. Judith se lève et la prend par la main. «Viens beauté, on va danser!» Elles s’agitent sur la piste de danse. Véronique se laisse guider par son amie, sa salvatrice qui n’a jamais rien su de toutes les nuits où sa voix la hantait, où ses histoires l’émouvaient, où elle l’aimait peut-être. Elle danse et se noie dans ce flux qu’elle embrasse les yeux fermés. Lorsqu’elle les ouvre, une jeune femme se tient plantée devant elle. Bêtement, elle détourne le regard; cette dernière se rapproche et lui glisse à l’oreille: «On se connaît.» Véronique fait non de la tête, elle insiste : «On reste à 5 maisons l’une de l’autre.» «Impossible!» «Oui, tu conduis la Volvo verte, rue des Merisiers… Je m’appelle Geneviève.» «Pardonne-moi, j’suis confuse, je ne t’ai jamais vue.» En lui prenant la main, Geneviève lui dit : «J’aimerais te revoir.» Véronique lui répond en se dégageant : «Tu es trop jeune et je ne suis pas… comment dire…» «Lesbienne? Peu importe, tu es très belle. L’âge n’est qu’une donnée démographique! La petite maison bleue, si tu changes d’idée.» Puis elle quitte le Garde-Robe. Véronique la regarde s’en aller, elle serre contre elle cette main disparue qui l’a effleurée. Elle cherche dans cette nuit nouvelle un repère qu’elle n’a pas, une soif in-descriptible l’envahit. Elle s’avance vers le bar, déconcertée. Frédérique, témoin silencieux, l’attend, une bou-teille d’eau à la main. «Plonge, n’hé- site pas. Il n’est jamais trop tard.» Troublée, Véronique ne sait quoi ré-pondre, elle lui serre la main remplie de reconnaissance et rejoint ses amies. Dans une hâte qu’elle ne se connaît pas, elle fausse compagnie à son groupe et s’élance sur le pont Champlain avec une sensation étrange. À toute vitesse, la Volvo file vers une voie inconnue, la petite maison bleue est encore illuminée. Tremblante, elle se voit prendre la poignée, la tourner et ouvrir toute grande une porte lourde de 20 ans. Elle devait un jour entrer au Garde-Robe pour enfin sortir du placard. Sa vie va basculer, elle va enfin quitter Gilbert, cette fois-ci, elle n’a pas peur.

Il est 3 heures du matin, la foule quitte les lieux. Frédérique regarde les cinq femmes partir, il en manque une, l’accompagnatrice a disparu. Frédérique sourit en pensant que Véronique a peut-être décidé de changer de rôle ou, qui sait? de vie.

 
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Anciens commentaires

  • L'histoire de Frédérique me ressemble et m'a rappelé que c'est pour ça que je peinds des femmes! L'art est merveilleux pour se libérer, s'affirmer et le plus drôle...c'est que j'utilise des Fugues (passé date!) pour faire mon fond. Gaie jusqu'au fond!!! Publié le 25/01/2010
  • Allo! Ton texte m'a beaucoup touché… vraiment. C'est vraiment personnel. Je voulais aussi en profiter pour demander un truc, si le Garde-Robe est une analogie ou bien si cela existe, car cela peut être vu sous quelques sens disons. Si tel cas est, j'aimerais y aller avec ma copine :$ Merci encore pour le beau texte, vraiment! Publié le 04/02/2010
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  • L'histoire de Frédérique me ressemble et m'a rappelé que c'est pour ça que je peinds des femmes! L'art est merveilleux pour se libérer, s'affirmer et le plus drôle...c'est que j'utilise des Fugues (passé date!) pour faire mon fond. Gaie jusqu'au fond!!! Publié le 25/01/2010
  • Allo! Ton texte m'a beaucoup touché… vraiment. C'est vraiment personnel. Je voulais aussi en profiter pour demander un truc, si le Garde-Robe est une analogie ou bien si cela existe, car cela peut être vu sous quelques sens disons. Si tel cas est, j'aimerais y aller avec ma copine :$ Merci encore pour le beau texte, vraiment! Publié le 04/02/2010