Camille avec 2 L

Toute dernière fois

Julie Beauchamp
Commentaires
Les deux derniers mois ont filé sans que je ne m’en rende compte. J’ai été au centre d’un mouvement continu et je n’ai pas eu un geste à faire, juste à suivre le flot constant d’activités se déroulant là devant mes yeux. Spectatrice impuissante des changements de cap et victime inconsciente par ricochet des décisions de Catherine, M-H et Éloi. Tout ça pour en arriver là. Les déménageurs seront ici dans 10 minutes, Éloi peine à tout vouloir vérifier, il regarde chaque pièce comme si tout devait disparaître avec son départ, notre appartement s’est transformé lentement sous nos yeux. Son espace est emballé dans des boîtes prêtes à s’envoler dans sa nouvelle vie mais son cœur traîne quelque part sur le parquet, cloué aux sillons du plancher de bois. «Relaxe mon beau, tout est sous contrôle.» «J’le sais, c’est juste que ça va vite et je n’ai pas eu le temps de tout ramasser!» Je le vois de dos, une main sur la hanche et l’autre essuyant un début de larmes timides. Je m’approche et le serre très fort, je ne l’ai jamais vu ainsi, impatient, hyper sensible, boule-versé. Je lui murmure doucement qu’ici sera toujours chez lui, la sonnette signale l’arrivée de Ron et des déménageurs, il n’y a plus de temps, il se dégage. «OK, boys! Let’s go!» Chacun s’affaire à sa tâche, en deux heures, tout est rangé dans le camion. Ron part avec les gars, nous restons là, tous les deux immobiles devant la porte d’entrée, envahis par une peine inexplicable. Je ne pensais jamais qu’un jour je consolerais Éloi : «Ça va être génial! On va se voir super souvent. Tu as les clés, tu viens quand tu veux…» Il reste devant moi muet en retenant un raz de marée qui veut déferler, je réussis à lui arracher une seule phrase : «Et si je me trompais?» «Non! Tu as pris la meilleure décision. Arrête de badtripper, tu vas vivre avec ton chum! C’est la fête! C’est Noël!» Et j’ajoute en guise d’assurance-amoureuse : «Et, si ça ne marche pas, tu as toujours une place où rester!» Il m’embrasse sur le front comme à son habitude et quitte. Je referme la porte et me retourne, ouf! C’est bizarre! Je sens la mer au complet me submerger, l’eau me monte jus-qu’au cou, la noyade devra attendre, il est 14h, je dois aller rejoindre M-H.

Je sors de la voiture, elle s’avance vers moi et m’embrasse merveilleusement, même la rue de l’Esplanade ne sait plus où regarder! «Ça y est, t’es prête?» Elle hoche de la tête : «Oui, j’ai apporté le nécessaire, mais de toute façon, je reviens dans quelques semaines.» Nous roulons lentement jusqu’à l’aéroport en nous tenant la main, en nous racontant des banalités, en évitant les «si» et les «peut-être». Tout a déjà été discuté amplement. Les cartes sont sur la table, elle part pour au moins deux ans, je pourrais peut-être aller la rejoindre dans 6 mois si tout va bien. Elle reviendra à Montréal quand elle pourra. Tout est en suspens, nous cultivons les zones d’ombre, c’est notre carburant et en même temps notre extincteur. Deux mois de tergiversations pour se rendre au comptoir d’expédition.

M-H va enregistrer ses bagages. Je la suis des yeux, j’aime sa démarche, sa façon d’être faussement sérieuse et au-dessus de tout. Elle revient en souriant sombrement : «Il nous reste quinze minutes, j’ai mal évalué le… temps.» «OK… c’est court, mais c’est… normal, tu pars.» Je lui prends la main. «Camille, il faut que je te dise…» Elle prend une pause et respire, elle me serre contre elle : «Je suis amoureuse de toi depuis le premier jour, je voulais que tu le saches.» Je deviens fébrile, je pose mes lèvres contre sa joue en essayant de retenir mes larmes : «Marie, pour moi aussi, c’est intense…» Le sablier est vide! «Il faut que je pars.» Je la laisse s’en aller sans dire un mot, elle se retourne une dernière fois et
je m’enfuis avec son sourire entre les mains.

J’arrive à l’appartement, un vide immense meuble les pièces, je ravale mon envie de pleurer et prend le téléphone. Un message m’attend : «Bonjour, le message est pour Camille, c’est Frédérique, Fred… ça fait des lunes, j’ai eu ton numéro par ta sœur, etc...» Je réécoute le message deux fois, c’est bien elle, Fred! Mon premier amour du secondaire, elle reste dans le Village! C’est ma voisine? Je suis sonnée quand ça cogne à la porte! Je vais ouvrir c’est Éloi! «Mais qu’est-ce que tu fous ici! Ça fait à peine 4 heures que t’es parti!» «T’es pas contente de m’voir?» «Le moral est revenu à ce que je vois!» «Oui et je suis venu fêter ton nouvel appart; ensuite, on va fêter le mien!» Pendant qu’Éloi débouche la bouteille, je lui raconte le message de Frédérique : «Et elle travaille dans un bar dans le Village qu’on ne connaît pas?» «C’est nouveau!» «Elle est gaie?» «Je ne sais pas! Elle était, disons, mêlée autrefois!» Toutes des questions sans réponse... pour le moment. «Et M-H, départ dramatique?» «Non, mais triste. On verra pour la suite.» Éloi blaste la musique et danse dans mon salon un peu dénudé, nous trinquons à nos nouvelles vies en faisant le bilan depuis mon arrivée. Je suis partie de loin pour me retrouver ici, je ne sais pas si c’est la faute à Montréal, mais j’y ai découvert une partie de moi-même que je ne connaissais pas. Marianne est bien loin dans mon esprit, le passé s’est effacé lentement. Le souvenir de Catherine est bien vivant, mais je sais que ma voie est maintenant ailleurs. Je ne sais pas où je vais atterrir ni avec qui, mais je ne suis pas pressée, comme le chante si bien Cabrel : «La vie me donne ce que j’attends d’elle.»

Merci à Fugues et principalement à Yves Lafontaine.
Merci spécial à Patrick Lowe, à Laurent (ma muse), à mes amours et à mes amis qui ont été d’une contribution inestimable. Merci à tous ceux et celles qui ont suivi les chroniques de Camille.

De retour le mois prochain avec Le Garde-Robe de Frédérique.
camilleavec2l@yahoo.ca

 
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Anciens commentaires

  • Merci Julie pour cette très belle histoire, j'avais hâte à chaque mois de connaître la suite des aventures de Camille. Félicitations, cette histoire m'a touchée. Joyeux Noël et Bonne Année, je te souhaite beaucoup d'amour et d'amitié. Publié le 12/12/2009
  • Bravo Julie! Vivement Le garde-Robe de Frédérique! Publié le 16/12/2009
  • J'ai hate que tu écrives un livre, J'ai beaucoup aimé camille, je serai nostalgique quelques temps, mais heureusement une autre histoire suivera. Bonne année Publié le 29/12/2009
  • Merci beaucoup pour «Camille avec deux ailes», l'histoire, géniale, le personnage, admirable. Perdu comme je peux l'être. Merci à toi. Bonne année 2010. Publié le 31/12/2009
  • Merci beaucoup, Julie, pour nous avoir fait partager les aventures de Camille. Quel personnage attachant ! Je suis un homme dans la jeune quarantaine,en couple et gai assumé depuis 15 ans, et j'ai trouvé que le feuilleton abordait de façon très juste les aléas des relations amoureuses gaies, les joies et les difficultés d'être jeune et gai en 2009, les amis, les colocs, les amours, le travail, la vie... Bravo! Vivement un autre feuilleton. Publié le 20/02/2010
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  • Merci Julie pour cette très belle histoire, j'avais hâte à chaque mois de connaître la suite des aventures de Camille. Félicitations, cette histoire m'a touchée. Joyeux Noël et Bonne Année, je te souhaite beaucoup d'amour et d'amitié. Publié le 12/12/2009
  • Bravo Julie! Vivement Le garde-Robe de Frédérique! Publié le 16/12/2009
  • J'ai hate que tu écrives un livre, J'ai beaucoup aimé camille, je serai nostalgique quelques temps, mais heureusement une autre histoire suivera. Bonne année Publié le 29/12/2009
  • Merci beaucoup pour «Camille avec deux ailes», l'histoire, géniale, le personnage, admirable. Perdu comme je peux l'être. Merci à toi. Bonne année 2010. Publié le 31/12/2009
  • Merci beaucoup, Julie, pour nous avoir fait partager les aventures de Camille. Quel personnage attachant ! Je suis un homme dans la jeune quarantaine,en couple et gai assumé depuis 15 ans, et j'ai trouvé que le feuilleton abordait de façon très juste les aléas des relations amoureuses gaies, les joies et les difficultés d'être jeune et gai en 2009, les amis, les colocs, les amours, le travail, la vie... Bravo! Vivement un autre feuilleton. Publié le 20/02/2010