Autrement dit

Pour une société vraiment laïque

Yves Lafontaine
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Photo prise par © Robert Laliberté

La scène se passe dans un bureau d'un organisme gouvernemental chargé d'émettre des permis. Quand vient son tour, un homme se présente aux guichets et, constatant que le fonctionnaire est un homosexuel un peu efféminé, exige de parler à son supérieur à qui il explique qu'il refuse de transiger avec un homosexuel, car sa religion lui enseigne que ces individus sont des dépravés indignes de le servir, lui et sa famille. «Pas de problème», lui fait savoir le gestionnaire.

«Dès qu'un autre employé se libérera, il pourra vous répondre.» Vous, qui me lisez, n'en croyez pas vos yeux. Vous vous dites qu’il faut appeler la Commission des droits de la personne (CDP) pour dénoncer ce que vous venez de lire. Mais, surprise! On vous informe que cet «accommodement» est tout à fait acceptable! C'est en effet ainsi qu'a conclu la Commission des droits de la personne à qui la Société d'assurance automobile du Québec (SAAQ) a demandé d'examiner si sa politique d'accommodement, qui permet la discrimination, était conforme à la Charte. À un détail près, il est vrai: dans les faits, il s'agit d'une discrimination basée sur le sexe et non sur l’orientation sexuelle.

Vous vous rappellerez peut-être que les médias avaient rapporté, il y a plus d’un an, le cas de la communauté juive hassidique qui avait demandé à la SAAQ un accommodement, à savoir que l'examen de conduite des hommes de cette communauté soit administré par des hommes seulement. La SAAQ a entériné cette discrimination sur la base du sexe et la CDP l'a jugée acceptable en raison des convictions religieuses sincères des demandeurs. Cette décision rendue par la CDP est passée à peu près inaperçue, mais n'en demeure pas moins scandaleuse. Est-elle représentative de la façon de faire de la CDP pour répondre aux inquiétudes manifestées par une grande partie de la population face à une série d'accommodements religieux parfois assez discutables? Je ne saurais dire, mais les citoyens du Québec ne sont pas au bout de leur peine, car la Ministre de l'Immigration et des Communautés culturelles, Yolande James, a déposé, en mars dernier, le projet de loi 16 portant sur la gestion de la diversité culturelle dans l'administration publique.

Pas une fois le mot «accommodement» n'y est mentionné mais, en fait, il plane partout. Ce projet de loi vise à obliger les ministères et organismes publics à se doter d'un plan d'action et de politique de la gestion de la diversité culturelle, incluant les accommodements religieux, sans qu'aucune mesure d'encadrement ne soit proposée. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a un risque important de hiérarchisation des droits en faveur du droit à pratiquer sa religion. En douce, on est en train de faire passer les droits religieux avant les droits civils d’égalité pour tous les citoyens.

Mais les signes avant-coureurs étaient présents déjà depuis plusieurs mois… Lors du dépôt du rapport de la Commission Bouchard Taylor, le gouvernement de même que les partis d’opposition sont allés à l’encontre de la recommandation de retirer le crucifix de l’Assemblée nationale. Pourtant, ce geste symbolique aurait exprimé une volonté d’engagement ferme et résolu en faveur du principe de neutralité de l’État et aurait eu force d’exemple pour l’ensemble de la société.

Plus récemment, le gouvernement Charest a renié l’avis du Conseil du statut de la femme, qui avait recommandé l’interdiction du port de signes religieux au sein de la fonction publique. Sans aucune justification sérieuse, le gouvernement a préféré se rallier à la position contradictoire et difficilement justifiable de la Fédération des femmes du Québec qui s’est prononcée «contre l’interdiction du port de signes religieux» pour les employés de l’État.

Est-il nécessaire de rappeler que le débat sur la neutralité de l’état ne se limite pas uniquement à un dossier de condition féminine et que la question du port de signes religieux rejoint l’ensemble de la population québécoise, hommes et femmes, toutes origines et appartenances identitaires confondues et que toutes les religions sont visées également?

La société québécoise est sortie grandie de la Révolution tranquille, mais n’a pas complètement coupé les ponts avec son passé religieux, au nom du principe de l’importance historique qu’a eue la religion catholique dans la société québécoise. Toutefois, avec l’importante immigration qui est arrivée au Québec, ces dernières années, et celles qui viendront au cours des prochaines décennies, il faut agir pour protéger les acquis, mais surtout pour mieux intégrer les immigrants. En envoyant des messages contradictoires : «la société québécoise reconnaît l’égalité de tous», mais «permet des accommodations sur la base religieuse», on ne favorise pas leur intégration rapide.

La question n’est pas de partir en chasse contre les religions, mais bien de les circonscrire au domaine du privé. De plus en plus de citoyens au Québec (nous en sommes) sont convaincus que le caractère laïc de nos institutions publiques est en péril et que, ce faisant, cela risque de faire perdre aux femmes et aux homosexuels les acquis des dernières décennies.

La laïcité reste le meilleur moyen de res-pecter les libertés communes de toutes et de tous. C’est pourquoi, avant d'adopter un projet de loi pour organiser les accommodements religieux dans les institutions publiques, l'Assemblée nationale gagnerait à définir le contenu de la laïcité : celui de la neutralité des institutions ainsi que des employés qui les incarnent. Plus encore, le caractère laïc de l'État québécois mériterait d'être enchâssé dans une Charte de la laïcité.



 
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Anciens commentaires

  • Bonjour, J ai ete aussi temoin de geste d accomodement que je trouve deraisonnable car il met en opposition les droit de 2 personnes: l homme en question refusait meme de parler a la receptionniste car elle etait une femme (nous sommes ici dans un clsc)ensuite avec le travailleur social de garde qui etait aussi une femme... voila la situation. Si nous devons instaurer un accommodement pour chaque personne qui a des restrictions religieuses dans le secteur des services publics nous risquons de nous retrouver aussi dans la situation ou les droits de travailler et de se faire respecter comme travailleur et comme personne vont etre nies. Ou est le droit de la personne qui travaille...qui est discrimine parce quelle est une travailleuse plutot qu un travailleur, qui peut apparaitre gay...(et nous sommes ici qu au niveau des perceptions) et qui remplace par un employe plus male. Je retourne la situation maintenant, je refuse de me faire servir par une infirmiere qui porte son foulard..... je vais etre traite de faire de la discrimination car ca n a pas rapport avec ma religion.... je refuse de me faire traite par un infirmier effimine parce que je suis suis catholique et que ma religion ne reconnait pas l homosexualite .... on va dire que je fais de la discrimination alors que j apporte le meme argument. Voila ou ca peut nous amener si nous ne laissions pas la religion en dehors des services publics. Il faut denoncer toutes ces situations que nous voyons car les droits des deux personnes ne sont pas traites de facon equitables. A trop faire d accomondements de cette facon, nous n aidons personne: chacun restant dans ses valeurs et ne decouvrant pas celles de l autre. Publié le 24/10/2009
  • Les raëliens peuvent-ils exiger d'être servi à la SAAQ par une jeune femme de 16 ans aux seins nus ? Les accommodements religieux c'est bien pour tout le monde non ? Publié le 30/10/2009
  • Bonjour Monsieur Lafontaine, Je prends quelques instants pour réagir à votre texte « Pour une société vraiment laïque ». Je ne comprends pas votre position quand vous écrivez : « La question n'est pas de partir en chasse contre les religions, mais bien de les circonscrire au domaine du privé". Ce commentaire, c'est de la même nature que « les homos, ça me dérange pas, en autant que ça paraisse pas ». Nous le savons bien : notre sexualité, on ne la vit pas strictement en privé. Ce n’est pas seulement une question de chambre à coucher. Tous nos rapports sociaux jusqu’aux objectifs qu’on se fixe pour soi-même sont façonnés par notre orientation sexuelle, par le parcours qui nous est propre. La religion, c'est la même chose : on ne peut pas la cantonner au domaine du privé. Messieurs Bouchard et Taylor expliquent bien dans leur rapport que la religion ne se réduit pas à un credo intérieur. C’est faire preuve d’ignorance que de suggérer pareille réduction. Ce qu'on doit dénoncer par contre, ce sont les fonctionnaires frileux : quand une demande d’accommodement nous semble déraisonnable, il faut s'y opposer quitte à débattre de la question devant les tribunaux. La Cour suprême vient justement de poser de nouvelles balises plus restrictives à la notion d'accommodement raisonnable dans une cause portant sur les photos de permis de conduire. Il faut s'en prendre à ceux qui manquent de courage, pas à ceux qui vivent leur religion avec sincérité dans toutes les sphères de leur vie. Sur le même sujet, récemment Pauline Marois a pressé le gouvernement de modifier la Charte des droits et libertés dans l’objectif de subordonner la liberté de religion au principe de l’égalité entre hommes et femmes. Or, la liberté de religion découle de la liberté de conscience. La liberté de religion, c’est une des formes que prend la liberté de conscience. Et la liberté de conscience, c’est la liberté d’asseoir toute sa conception du monde sur une croyance sincère qui n’a besoin d’aucune approbation extérieure. Dans notre monde, les libertés sont simultanées et c’est cette simultanéité qui définit les limites de chacune. En ce moment, le consensus social de l’égalité entre hommes et femmes est sur le même pied que mon droit de vivre suivant ma conscience. Dans le projet de Pauline Marois, mon droit de vivre suivant ma conscience devient un droit de deuxième classe. Selon Pauline Marois, le consensus a plus de valeur que ce que me dicte ma conscience. Ne nous souvenons-nous pas, nous homosexuels, que jusqu’à tout récemment, notre seul réconfort contre la bêtise d’une société méprisante et notre seul guide, c’était la voix de notre conscience. La liberté de conscience, dont découle la liberté de religion, est tout aussi fondamentale que toute autre liberté, que tout autre principe. C’est ce que nous devons défendre. Robert-Louis Lemieux Publié le 10/11/2009
  • M.Lafontaine,voulez-vous vraiment que je réagisses à ce texte? Voilà! En n'établissant pas une charte de laïcité dans la société québécoise d'après le rapport de Bouchard Taylor sur les accomodements raisonnables, nous nous exposerons très vite à ce genres de situations. Si jamais cela arrives,je serai le premier à monter aux barricades pour dénoncer tout ce fascisme religieux ainsi que le laxisme de notre gouvernement frileux prêt à se mettre à quatre pattes pour ne pas passer pour une société intolérente!! Hey! réveillons-nous, tenons nous debout! Publié le 17/11/2009
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  • Bonjour, J ai ete aussi temoin de geste d accomodement que je trouve deraisonnable car il met en opposition les droit de 2 personnes: l homme en question refusait meme de parler a la receptionniste car elle etait une femme (nous sommes ici dans un clsc)ensuite avec le travailleur social de garde qui etait aussi une femme... voila la situation. Si nous devons instaurer un accommodement pour chaque personne qui a des restrictions religieuses dans le secteur des services publics nous risquons de nous retrouver aussi dans la situation ou les droits de travailler et de se faire respecter comme travailleur et comme personne vont etre nies. Ou est le droit de la personne qui travaille...qui est discrimine parce quelle est une travailleuse plutot qu un travailleur, qui peut apparaitre gay...(et nous sommes ici qu au niveau des perceptions) et qui remplace par un employe plus male. Je retourne la situation maintenant, je refuse de me faire servir par une infirmiere qui porte son foulard..... je vais etre traite de faire de la discrimination car ca n a pas rapport avec ma religion.... je refuse de me faire traite par un infirmier effimine parce que je suis suis catholique et que ma religion ne reconnait pas l homosexualite .... on va dire que je fais de la discrimination alors que j apporte le meme argument. Voila ou ca peut nous amener si nous ne laissions pas la religion en dehors des services publics. Il faut denoncer toutes ces situations que nous voyons car les droits des deux personnes ne sont pas traites de facon equitables. A trop faire d accomondements de cette facon, nous n aidons personne: chacun restant dans ses valeurs et ne decouvrant pas celles de l autre. Publié le 24/10/2009
  • Les raëliens peuvent-ils exiger d'être servi à la SAAQ par une jeune femme de 16 ans aux seins nus ? Les accommodements religieux c'est bien pour tout le monde non ? Publié le 30/10/2009
  • Bonjour Monsieur Lafontaine, Je prends quelques instants pour réagir à votre texte « Pour une société vraiment laïque ». Je ne comprends pas votre position quand vous écrivez : « La question n'est pas de partir en chasse contre les religions, mais bien de les circonscrire au domaine du privé". Ce commentaire, c'est de la même nature que « les homos, ça me dérange pas, en autant que ça paraisse pas ». Nous le savons bien : notre sexualité, on ne la vit pas strictement en privé. Ce n’est pas seulement une question de chambre à coucher. Tous nos rapports sociaux jusqu’aux objectifs qu’on se fixe pour soi-même sont façonnés par notre orientation sexuelle, par le parcours qui nous est propre. La religion, c'est la même chose : on ne peut pas la cantonner au domaine du privé. Messieurs Bouchard et Taylor expliquent bien dans leur rapport que la religion ne se réduit pas à un credo intérieur. C’est faire preuve d’ignorance que de suggérer pareille réduction. Ce qu'on doit dénoncer par contre, ce sont les fonctionnaires frileux : quand une demande d’accommodement nous semble déraisonnable, il faut s'y opposer quitte à débattre de la question devant les tribunaux. La Cour suprême vient justement de poser de nouvelles balises plus restrictives à la notion d'accommodement raisonnable dans une cause portant sur les photos de permis de conduire. Il faut s'en prendre à ceux qui manquent de courage, pas à ceux qui vivent leur religion avec sincérité dans toutes les sphères de leur vie. Sur le même sujet, récemment Pauline Marois a pressé le gouvernement de modifier la Charte des droits et libertés dans l’objectif de subordonner la liberté de religion au principe de l’égalité entre hommes et femmes. Or, la liberté de religion découle de la liberté de conscience. La liberté de religion, c’est une des formes que prend la liberté de conscience. Et la liberté de conscience, c’est la liberté d’asseoir toute sa conception du monde sur une croyance sincère qui n’a besoin d’aucune approbation extérieure. Dans notre monde, les libertés sont simultanées et c’est cette simultanéité qui définit les limites de chacune. En ce moment, le consensus social de l’égalité entre hommes et femmes est sur le même pied que mon droit de vivre suivant ma conscience. Dans le projet de Pauline Marois, mon droit de vivre suivant ma conscience devient un droit de deuxième classe. Selon Pauline Marois, le consensus a plus de valeur que ce que me dicte ma conscience. Ne nous souvenons-nous pas, nous homosexuels, que jusqu’à tout récemment, notre seul réconfort contre la bêtise d’une société méprisante et notre seul guide, c’était la voix de notre conscience. La liberté de conscience, dont découle la liberté de religion, est tout aussi fondamentale que toute autre liberté, que tout autre principe. C’est ce que nous devons défendre. Robert-Louis Lemieux Publié le 10/11/2009
  • M.Lafontaine,voulez-vous vraiment que je réagisses à ce texte? Voilà! En n'établissant pas une charte de laïcité dans la société québécoise d'après le rapport de Bouchard Taylor sur les accomodements raisonnables, nous nous exposerons très vite à ce genres de situations. Si jamais cela arrives,je serai le premier à monter aux barricades pour dénoncer tout ce fascisme religieux ainsi que le laxisme de notre gouvernement frileux prêt à se mettre à quatre pattes pour ne pas passer pour une société intolérente!! Hey! réveillons-nous, tenons nous debout! Publié le 17/11/2009