Camille avec 2 L

Dr N'importe quoi

Julie Beauchamp
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«Camille, ça va George Michael! On peut écouter autre chose que Careless whispers! J’pense qu’on a compris le message du vidéo, il trompe sa blonde, et elle le laisse… C’est triste, mais ça arrive! Il s’en sort, je t’assure.» Éloi sort de sa chambre. Je fais la moue : «T’es pas drôle! Ça ne change rien à ma situation, j’ai tout bousillé avec Catherine! Si je pouvais revenir en arrière, effacer ma nuit avec M-H! Cette fois, je sais que c’est terminé!» Éloi s’assoit à mes côtés : «Tu lui as dit la vérité, tu as bien fait, tu dois arrêter de te taper sur la tête, c’est peut-être une bonne chose que vous ne reveniez pas ensemble!» Je fusille Éloi des yeux et il prend son air sérieux : «Camille, ça fait une semaine que tu répètes la même rengaine, je comprends, mais je pense que tu passes à côté du vrai pro-blème…» Un lourd silence s’abat sur nos têtes, c’est la première fois qu’Éloi me parle ainsi : «J’te suis pas du tout Éloi, je sais quel est mon vrai problème!» Il soupire et continue : «J’suis ton ami, alors baisse la garde… Le problème n’est pas ta rupture, ni même les circonstances de ta rupture, c’est au-delà de tout ça… je t’explique…» Éloi y va de son analyse : «…Tu voulais reproduire avec Catherine le même schéma que tu as vécu avec Marianne, mais ça ne marche pas, tu n’es plus la même personne, tu as changé. Tes désirs et tes besoins aussi. Catherine représente pour toi une stabilité, une maison confortable, un tout inclus, tandis que M-H est une forme d’île exotique! Elle est redoutable, et c’est particulièrement thrillant, mais affreusement insécurisant. Je pense juste que tu ne sais pas ce que tu veux…» OK! Ça suffit comme si j’avais besoin d’entendre ses divagations inutiles. «Tous tes préceptes sont captivants, Dr N’importe quoi, mais je dois courir à l’Université!» «Pense à ce que j’te dis!» «Non Éloi! J’ai perdu la fille que j’aime, j’ai le cœur brisé, tu comprends! Je sais ce que je veux et je ne peux plus l’avoir!» Je me lève en trombe, accroche mon sac et pars en claquant la porte. Pendant que je descends les escaliers, le cœur me serre et les larmes me viennent aux yeux: c’est la première fois que j’ai une dispute avec Éloi, il ne comprend pas ce que je vis. Comment mon meilleur ami peut-il minimiser la peine que je ressens et même douter de mes sentiments?

Rendez-vous avec M-H pour la préparation du rapport de recherche. J’arrive au local encore ébranlée. La réunion est décalée : M-H ne sera pas disponible avant une demi-heure. Je vais m’installer à mon poste et suis obsédée par les paroles d’Éloi. Si je ne savais pas ce que je voulais, je n’aurais pas aussi mal, je ne serais pas aussi triste! Ma nuit avec M-H est évaporée dans mon esprit, comme si ce n’était qu’un vieux souvenir, il n’y a de place que pour Catherine en ce moment. Marie le savait, elle n’avait fait aucune allusion à cette fameuse soirée. Ses derniers courriels étaient restés très professionnels et distants. Bang! Je fais le saut, M-H arrive en furie! La porte est presque sortie de ses jointures. «Foutues compressions budgétaires, je le savais!» «Marie, qu’est-ce que tu racontes?» Elle fouille dans sa sacoche, en jetant tout sur son bureau et lève les yeux vers moi «T’as des cigarettes?» Nous sortons fumer. «Tu m’expliques?» «Les subventions ne sont pas renouvelées, je vais devoir continuer mon projet ailleurs…» Elle cesse de me regarder. «J’ai une offre à UBC que je n’ai pas encore acceptée…» La nouvelle me tombe dessus comme une bombe! «Attends, je ne comprends pas! Tu vas partir? Tu as l’intention de quitter Montréal pour aller à Vancouver? » Je suis sous le choc, un électrochoc! «Tu… tu le sais depuis longtemps?» «Quelques mois. Je ne voulais pas prendre de décision immédiatement, mais le temps passe, et je dois leur donner une réponse bientôt…» Elle m’explique de long en large le processus de sélection et je suis là à l’écouter passivement comme si ma terre avait cessé de tourner, je me sens étourdie tout à coup, je vacille légèrement. «Camille, ça va? Viens t’asseoir.» Je n’ai qu’une phrase en tête : «Tu vas partir…» Elle glisse son bras autour de mes épaules et me murmure qu’elle n’a pas très envie de partir mais que c’est une belle occasion à saisir pour sa carrière, c’est une offre qu’elle peut difficilement refuser, d’autant plus qu’elle perd le finan-cement du projet. Je la regarde dans les yeux : «Avais-tu l’intention de m’en parler ou…» «Oui, je voulais te le dire, je ne trouvais pas le bon moment et je n’ai pas pris ma décision finale; enfin, pas complètement.» Nous retournons à notre local, une ambiance de salon funéraire règne dans notre bureau, c’est impossible de travailler. M-H tente de faire la conversation, mais je suis prostrée, répondant par monosyllabe. Elle s’approche : «Camille!» «Je vais rentrer, je ne me sens pas très bien.» «On va en reparler, OK? » Je lui fais signe que oui. Je quitte le bureau et marche. Quelques mètres plus loin, je reviens sur mes pas, une question soudai-nement me hante. Je retourne voir M-H. « J’peux te poser une question? Sois honnête!» Elle acquiesce. Je me lance : «Si nous avions été ensemble, est-ce que tu aurais décidé de rester?» Elle me fait un sourire de désolation : «Camille, je ne peux te répondre, c’est si loin de la réalité... tu devrais plutôt te demander ce que tu recherches en me posant cette question...» Je reste abasourdie par sa réponse; qu’est-ce que je cherche vraiment? Je prends mon cellulaire et envoie un texto à l’homme de ma vie : j’ai des excuses à te faire Dr N’importe quoi.

camilleavec2l@yahoo.ca