Autrement dit

Fragments d'une vérité proclamée

Yves Lafontaine
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Photo prise par © Robert Laliberté

La journée du coming out commémore la «Marche sur Washington» du 11 octobre 1979, lors de laquelle 250 000 lesbiennes et gais américains se sont réunis pour montrer qu’ils existaient et demander la reconnaissance légale et sociale. Au Québec, elle n’engendre pas de grand rassemblement populaire, mais plutôt des actions de sensibilisation à l’échelle locale dans certaines institutions scolaires, au sein de regroupements gais en entreprises et groupes de discussion.

En apparence, ce ne sont pas des célébrations d’un jour lancées par les Organisations Internationales ou importées des États-Unis qui font avancer la société. Les célébrations de le fierté, en tant que telles, n’améliorent pas directement le sort des gais et des lesbiennes au quotidien. La journée de la femme ne fait pas cesser le machisme et n’augmente pas les salaires des femmes. Les fumeurs n’arrêtent pas de fumer à l’occasion de la journée anti-tabac, les enfants sont toujours aussi maltraités de par le monde malgré la journée consacrée à leurs droits, et les 1er décembre ornés de rubans rouges n’empêchent ni les nouvelles contaminations du sida ni les discriminations dont sont victimes les séropositifs. La journée du coming out n’est-elle alors qu’un événement ne ralliant à sa cause qu’une poignée de militants déjà convaincus? Comme ses consœurs, la journée du coming out est importante et nécessaire en ce qu’elle informe et sensibilise quantité de gens, à défaut de les mobiliser véritablement. Elle est un tremplin, un alibi pour que les langues se délient, pour faire couler de l’encre et amener notre réalité sur la place publique. C’est ce genre d’événements qui, additionnés les uns aux autres, peuvent engendrer des prises de conscience qui aboutissent ensuite, pour autant qu’on sache les exploiter, à des changements plus concrets.

Le coming out ou sortie du placard a été imaginé, comme moyen d’émancipation, en 1869 par l’Allemand Karl Heinrich Ulrichs, défenseur des droits des homosexuels. Réalisant que l’invisibilité était un obstacle majeur pour changer l’opinion publique, il recommanda aux homosexuels de faire leur sortie. Près de quarante ans plus tard, Iwan Bloch, physicien juif allemand, invite les homosexuels âgés à se déclarer à leur familles et amis hétérosexuels dans l’ouvrage fondateur de la sexologie, La vie sexuelle de notre temps (1906). Presque au même moment, Magnus Hirschfeld revisita le sujet dans sa principale œuvre L'Homosexualité chez les hommes et les femmes (1914) dissertant sur l’impact social et légal qu’aurait la sortie du placard de centaines d’hommes et de femmes de rang de la police, afin d’influencer le législateur et l’opinion publique.

En 1951, Donald Webster Cory, dans son étude L’Homosexualité en Amérique – une approche subjective, écrit : «La société m’oblige à porter un masque… Partout où je vais, en tout temps et dans toutes les couches de la société, je feins.» Cory est un pseudonyme, mais sa description franche et ouvertement subjective a stimulé l’émergence d’une conscience homosexuelle et d’un mouvement d’affirmation identitaire. Parler d'homosexualité n'est plus tabou au Québec. Michel Tremblay, à travers ses œuvres, a lui-même contribué à ce changement de mentalité. De nos jours, on prône la tolérance. Or, entre cette tolérance dictée par la société et l'acceptation pure et simple, il y a un pas que tous ne franchissent pas avec la même légèreté. C’est ce que nous dit, en substance, le dramaturge montréalais dans sa plus récente pièce Fragments de mensonges inutiles. Quand on est encore adolescent, et différent des autres sur le plan sexuel, quand on doit affronter dès le plus jeune âge les préjugés et les inquiétudes de ses parents et de ses éducateurs, certains mensonges semblent nécessaires pour survivre et rester soi-même. Michel Tremblay, qui répète que le théâtre existe pour poser des questions, a choisi de creuser ce sujet lorsqu'il a appris que le nombre de suicides chez les ados gais n'a pas vraiment baissé depuis que la société se dit plus ouverte.

Évidemment, l’homophobie ne disparaîtra pas le 11 octobre prochain et ceux qui sont dans le placard n’en sortiront pas pour l’occasion. Mais la journée du coming out, tout comme le travail de terrain de nombreux groupes, tels que le GRIS Mtl, le GRIS Québec et la Fondation Émergence, pour ne nommer que ceux-la, vient appuyer une démarche. La journée du ccoming out rappelle que, dans le placard, il fait sombre et froid. C’est un prétexte comme un autre pour accéder collectivement à une visibilité médiatique et politique, capitale pour notre que reconnaissance au sein de la société et des institutions ne soit pas que de la tolérance, mais bien de l’acceptation. Cette célébration éphémère souligne, mais ne remplace en aucun cas, la nécessité d’un réel travail de fond que nous devrons (malheureusement) faire toute notre vie, qui doit se faire individuellement dans les familles, à l’école et au travail, et ce, tous les jours de l’année.
yveslafontaine@fugues.com



 
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Anciens commentaires

  • «J’ai toujours été un fan de cet événement, quelles que soient les circonstances. Moi non plus, je n’y vais pas parce que je suis « fier », malgré mon petit côté militante. Ce que je préfère, c’est participer à cet instant particulier où des gens qui ne se croisent jamais sont ensemble. Ce n’est pas une communauté, non, juste un rassemblement hétéroclite. Et moi qui porte des vêtements très classiques, qui clubbe de temps en temps, j’aime bien croiser des drag improbables et des travelos et des trans et des paillettes et des plumes dans le cul et des punks à crête. J’y rencontre des amis et des inconnus. Je m’y sens différent, étrange, décalé et parfaitement à l’aise. Est-ce pour choquer les conservateurs ? Celui qui regarde des gars de cuir, les travelos et les seins nus au Téléjournal ? Même pas. Je ressens simplement comme une sympathie, un certain sentiment de sérieuse légèreté qui me plaît. La liberté, après tout, ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.» Mathieu Publié le 09/10/2009
  • «Rappelons pour finir qu'un projet de loi américain, élargissant la loi fédérale sur les crimes de haine pour y inclure les crimes homophobes, porte le nom de Matthew Shepard, et devrait enfin aboutir avec le soutien du Président Obama qui en a fait une de ses priorités. Mais ce dernier ne l'a pas encore fait...» Mickeal Publié le 09/10/2009
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  • «J’ai toujours été un fan de cet événement, quelles que soient les circonstances. Moi non plus, je n’y vais pas parce que je suis « fier », malgré mon petit côté militante. Ce que je préfère, c’est participer à cet instant particulier où des gens qui ne se croisent jamais sont ensemble. Ce n’est pas une communauté, non, juste un rassemblement hétéroclite. Et moi qui porte des vêtements très classiques, qui clubbe de temps en temps, j’aime bien croiser des drag improbables et des travelos et des trans et des paillettes et des plumes dans le cul et des punks à crête. J’y rencontre des amis et des inconnus. Je m’y sens différent, étrange, décalé et parfaitement à l’aise. Est-ce pour choquer les conservateurs ? Celui qui regarde des gars de cuir, les travelos et les seins nus au Téléjournal ? Même pas. Je ressens simplement comme une sympathie, un certain sentiment de sérieuse légèreté qui me plaît. La liberté, après tout, ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.» Mathieu Publié le 09/10/2009
  • «Rappelons pour finir qu'un projet de loi américain, élargissant la loi fédérale sur les crimes de haine pour y inclure les crimes homophobes, porte le nom de Matthew Shepard, et devrait enfin aboutir avec le soutien du Président Obama qui en a fait une de ses priorités. Mais ce dernier ne l'a pas encore fait...» Mickeal Publié le 09/10/2009