Solidairement vôtre

Mettre sa vie en suspend

Steve Foster
Commentaires
En tenant compte de nos situations familiales ou sociales, du vieillissement de la population et d’un système de santé de moins en moins capable de répondre efficacement à la demande, on peut affirmer sans se tromper que nous serons, si ce n’est déjà fait, toutes et tous appelés à devenir des aidants naturels. Cette réalité vécue par nombre de personne gaies, lesbiennes et transsexuelles est aussi le lot de plusieurs milliers de Québécoises et de Québécois qui décident de mettre «en veilleuse» leur propre vie afin de prendre soin d’un être aimé, d’un parent, d’un enfant ou d’un ami handicapé, accidenté, en perte d’autonomie ou en fin de vie. Si pour certains d’entre nous cette implication se fait à temps partiel, ou pour un court moment, pour d’autres, c’est du 24 h par jour, sept jours semaine, et ce, 365 jours par année. Que nous devenions aidant à la suite d’une décision bien réfléchie, d’un acte émotif, spontané, généreux, ou par la force des choses, nous sommes loin d’imaginer l’ampleur de la tâche qui nous attend l’instant suivant. Pour avoir moi-même vécu cette situation, je peux affirmer qu’à titre d’aidant naturel, nous accomplissons bien plus qu’un simple acte de présence. Nous nourrissons, habillons, lavons, soignons, mais aussi offrons une écoute active afin de combler, dans la mesure de nos moyens, l’ensemble des besoins d’une personne humaine. Bref, sans plus de préparation, de formation ou d’encadre-ment professionnel, nous nous investissons corps et âme, bien souvent au détriment de notre propre santé émotive et physique.

Sur le plan émotif, au quotidien, nous devons conjuguer avec des sentiments de colère, de frustration, d’impuissance ou de tristesse qui, on s’en doute, se répercuteront par la suite sur notre travail, provocant d’emblée une baisse de productivité ou de revenu voire l’abandon de notre emploi. Il est fréquent d’observer que, dans de telles circonstances, nous nous sentions isolés, incompris, ignorés, sans ressources, épuisés et écrasés par le stress, réduisant d’autant notre capacité à fournir le soutien promis.

Quand on considère l’ensemble de cette problématique, il n’est pas étonnant alors qu’aidantes et aidants naturels, à juste titre, demandent une compensation financière de la part du gouvernement.
Malheureusement, dans l’immédiat, rien ne semble vouloir valider l’apport considérable de ces femmes et de ces hommes au mieux-être des malades, de leurs proches, mais aussi, par extension, à l’ensemble de la société et aux finances de l’État.

Ce n’est certes pas le maigre 1033$ en crédit d’impôt, établi dans le Budget 2005-2006, qui permettra de remédier à la situation. Pas plus que les 200 millions sur dix ans annoncés dans le Budget 2008 qui allégera notre fardeau. D’autant que ces sommes privilégieront plus particulièrement les aidants qui s’occuperont des personnes atteintes d’Alzheimer. Imaginez ce montant divisé uniquement entre les quelque 105 600 personnes vivant avec cette maladie. Les aidants recevraient des miettes. De quoi changer le monde! Il existe bien d’autres crédits ou programmes, mais en bout de ligne, rien de comparable aux économies que le gouvernement fait sur le dos des aidants.

Il est clair que, depuis le virage ambulatoire entamé dans les années 90, les aidantes et aidants sont, de plus en plus, pour ainsi dire «des employés de l’État non rémunérés», n’ayant peu ou pas de reconnaissance ni protection d’aucune sorte.

Il est donc urgent pour le gouvernement d’élaborer une politique nationale comprenant, entre autres, un programme de soutien financier aux organismes à but non lucratif venant en aide aux personnes en perte d’autonomie ou en fin de vie, et des mesures de reconnaissance du travail, des responsabilités et de l’apport au système de santé et à la société en général des aidantes et aidants naturels. L’État québécois doit leur procurer information, formation, assistance, soutien et compenser pour la perte de revenu ou d’emploi et mettre en place des actions concrètes qui pourraient vraiment améliorer la vie des proches aidants.

Ne pas s’occuper dès maintenant de ces gens fera en sorte que ce n’est pas d’un seul malade dont le Gouvernement aura à absorber les frais mais bien de deux, car à leur tour, ces hommes et ces femmes se retrouveront en situation d’épuisement «professionnel».

Steve Foster
Président-directeur général du Conseil
québécois des gais et lesbiennes
www.cqgl.ca

Ce texte est une adaptation d’un éditorial radio présenté, en mars 2007, dans le cadre de l’émission Arc-en-ciel (Radio Centre-Ville, 102,3) animée par Michel Joanny-Furtin.