Autrement dit

Nous sommes tous des militants potentiels

Yves Lafontaine
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Entre les manifestations héroïques d’hier et l’impression d’apathie d’aujourd’hui, certains se posent parfois la question de la pertinence des célébrations de la fierté tout comme de celle des groupes communautaires. De la décriminalisation à la reconnaissance du couple de même sexe, les associations militantes ont-elles encore une raison d’être après les acquis obtenus? La question est lancée.

Le mot «militant» fait souvent lever les sourcils : anachronique pour certains, futile et folklorique pour d’autres, la cote du militantisme est malmenée et pas seulement dans le mouvement LGBT. À l’ère de l’individualisme, les mouvements sociaux traditionnels semblent s’essouffler. Syndicats et partis politiques, par exemple, ont vu fondre leurs effectifs au cours des vingt dernières années. Démobilisation face aux questions sociales? Démotivation quant à l’option indépendantiste? Apathie plus généralisée? Pas sûr. Dans le même temps, bien que certains groupes disparaissent, d’autres naissent et se multiplient à mesure que changent les modes et les modes d’action : des altermondialistes aux groupes de discussion en ligne en passant par les «consommacteurs».

Au niveau gai, les dix dernières années ont vu éclore au Québec des groupes aussi insolites que spécialisés, du collectif queer des Panthères roses aux groupes bears, en passant par Au delà de l’arc-en-ciel, un groupe de soutien pour les homosexuels nouvellement arrivés au Québec, ainsi qu’un nombre impressionnant de groupes de discussion, sportifs et de loisirs et un foisonnement de communautés virtuelles, chats et blogs.
Dans les années 70, les associations ont une saveur «Révolutionnaire» forte. Le premier mouvement ouvertement gai et lesbien à Montréal ne s’appellait-il pas le Front de Libération Homosexuel ? Et, bien qu’on en a peu parlé à l’époque, le premier défilé de la fierté montréalais, qui a eu lieu en 1979, il y a 30 ans, portait le nom de Gairilla, voulant ainsi souligner la «révolution» qui s’était produite au Stonewall Inn dix ans plus tôt à New York.

Aujourd’hui, les choses ont changé : on se mobilise pour une cause, un objet précis. Et si on veut se mobiliser pour autre chose, on doit changer d’association. Le souffle révolutionnaire de ces années manque, c’est certain, de même qu’une certaine candeur. Pour vraiment s’engager, il fallait alors avoir une attitude d’étonnement, de colère – et je pense qu’avec la reconnaissance des conjoints et du mariage de même sexe on l’a un peu perdu de ce feu. Il y a toujours l’envie d’action, mais sans revendication de base… Frustrant? oui, complètement. Mais ça ne tient pas seulement à la cause gaie. Le grand pro-blème, c’est la résignation devant le manque d’alternative à la société actuelle.

Cela dit, quand on y regarde de près, l’engagement n’est pas en voie de disparition, même si ses logiques et possibilités ont considérablement changé au cours du temps. Même si certains ont envie de provoquer avec des actions un peu plus queer renouant avec le militantisme gai, une majorité de gens qui ne se définissent pas comme militants veulent faire des activités pour eux-mêmes: se retrouver, faire des fêtes. Il n’y a rien de mal à cela, au contraire. Un tel engagement reste significatif. Même en tant qu’utilisateur d’activités mises en place au sein d’une association, on défend déjà une politique de l’identité en favorisant le fait d’être ensemble.
Quant à moi, ça paraît bête à dire, mais depuis que j’ai pris connaissance de ma condition d’homosexuel, je me suis senti investi d’une mission, simplement parce que je peux m’engager (d’abord au festival Image + nation, puis dans les pages de Fugues), alors que d’autres n’ont pas cette chance de pouvoir s’engager ouvertement. Je me sens en quelque sorte redevable aux gens qui sont sortis du rang à un moment donné, plus tôt dans notre histoire. Et les célébrations de la fierté, qui auront lieu à Montréal, du 13 au 16 août, seront le moment tout indiqué pour célébrer les acquis, festoyer et rappeler l’importance de rester vigilant.

Il y a quelques semaines, la polémique au sein du parti Conservateur, à la suite du versement d’une subvention de 400 000$ au Gay Pride de Toronto nous a fait craindre le pire : on a retiré ce dossier à Diane Ablonczy, ministre d’État responsable du tourisme, pour le remettre au ministre de l'Industrie Tony Clement, pas très favorable au soutien des événements gais. Deux semaines plus tard, l’actualité nous donnait malheureusement raison : les organisateurs du Festival Divers/Cité, de même que ceux du Gay Pride de Vancouver, apprenaient que leurs événements respectifs ne recevraient rien de l’important Programme des manifestations touristiques de renom (PMTR), même si ces deux événements répondaient à tous les critères d'un nouveau programme de promotion touristique. Le gouvernement fédéral affirme que sa décision de ne pas financer ces deux événements (de même que le Festival Black & Blue, pourrait-on ajouter) n'a rien à voir avec des considérations idéologiques — malgré les déclarations très explicites du député conservateur Brad Trost —, et qu'elle est tout simplement le reflet de la dure réalité budgétaire. Peut-être, mais il va falloir que le ministère explique les raisons quant aux choix qu’il a fait entre les événements retenus et ceux qui ont été rejeté. Si la raison était vraiment le manque d’argent, pourquoi avoir donné autant à certains festivals, dont le pouvoir d’attraction est essentiellement régional, alors qu’il ne donne rien à d’au-tres qui générent pourtant d’importantes retombées économiques en attirant des touristes américains et européens, et ce, depuis plus de 15 ans? Comment expliquer cela autrement que par des considérations idéologiques?

Entretemps, pourquoi ne deviendriez-vous pas militants en faisant connaître votre insatisfaction au gouvernement en tant que citoyens? Et, question de joindre le geste à la parole, quand vous assisterez à un événements du Festival Divers/Cité, d’ici le 2 août, et des Célébrations de la fierté de Montréal, du 13 au 16 août, donnez généreusement lorsqu’on vous le demandera.