Camille avec 2 L

Eaux troubles

Julie Beauchamp
Commentaires
Samedi matin, j’essaie de me remettre la tête sur les épaules : un mal de crâne me déchire le front comme si mon cerveau avait enflé pendant la nuit. M-H gît là, complètement endormie, le drap replié sur ses épaules et la tête directement sur le matelas. Sa main s’est glissée pendant la nuit dans la mienne et je n’ose la retirer. Je tente de me retourner en soulevant son bras. Elle ouvre les yeux, un «salut» languissant de voix grave sort de sa bouche. Je lui souris en me redressant légèrement : «T’as bien dormi?» Un mince «mummm» lui vient comme réponse suivie d’un faible : «La toilette, c’est où?» Je pointe à gauche. Elle sort de mon lit, enfilant uniquement mon t-shirt.?Quand même à l’aise, la M-H, en autant qu’elle ne tombe pas sur Éloi! Je me recouche la tête sous l’oreiller quand Éloi surgit dans ma chambre sans s’annoncer. «T’es pas gêné! Qu’est-ce qui te prend?» «Shit! T’es pas toute seule?» murmure-t-il : je le regarde, interrogative. «Non, j’suis avec… M-H, pourquoi?» «Ton ex est à la porte! » Ahurie, je me lève d’un trait en oubliant que je suis flambant nue! Éloi se ferme les yeux «Ah! J’ai pas envie d’te voir nue c’matin!» Je glisse dans mon pyjama. «Dis-lui que je ne suis pas ici, vite, va lui dire!» «Quoi!» Paniquée, je rétorque : «N’importe quoi! Invente! J’vais sortir Marie de la salle de bain. Fais-la partir.» J’accroche M-H au passage en lui implorant un silence complet pendant qu’Éloi se dirige à la porte. J’entends la porte s’entrouvrir. «Catherine, salut, ça va? Désolé pour le délai, j’étais pas très habillé.» Je distingue la voix de Catherine : «Non, c’est moi, j’t’ai réveillé, je suis venue voir Camille. Éloi, d’une voix surfaite, répond : «Ah! Camille! Elle n’est pas ici maintenant.» «Ah! Non! Bon, j’étais certaine de la trouver ici un samedi matin, à 10h; elle revient bientôt?» Éloi reprend en parlant de plus en plus fort « Euh…je ne sais pas, elle est partie…en randonnée, c’est ça, elle est allée monter une montagne, je pense.» «Camille! En randonnée? Mais il pleut des clous dehors, t’es sûr?» «Oui! Oui presque sûr, elle n’est pas ici, c’est certain! Et ça doit être une petite montagne… Elle doit avoir pris un parapluie, j’suppose!» «Éloi, est-ce que ça va bien? T’es bizarre, tu parles extrêmement fort et on dirait que tu ne veux pas que je rentre.» «Non! Rien à voir! J’ai une oreille bouchée et j’suis sorti hier, tu m’connais, grosse soirée, et je ne suis pas seul, tu comprends…» «Ok, peux-tu lui dire de m’appeler quand elle reviendra de son périple, il faut vraiment que je lui parle.» «Sans faute, dès qu’elle revient! Ça ne devrait pas être long… je pense. Surtout s’il pleut.» Je n’entends plus rien, ni Éloi, ni Cathe-rine. Je m’approche: Éloi est rivé à la fenêtre. Je chuchote : «Elle est partie?» Il se retourne en souriant : «Toi, tu m’en dois une!» Je le remercie et rejoins Marie-Hélène dans la chambre. «On peut se parler maintenant? Ton coloc nous a évité un vaudeville de mauvais goût!» Je la toise : «Oui, tu comprends, j’espère? Je n’avais vraiment pas envie de dealer avec toi et Catherine dans la même pièce.» «Évidemment, tu aimes mieux nous gérer séparément, c’est plus facile.» «Marie, tu ne vas pas tout mélanger, le scénario de ce matin, je l’aurais écrit diffé-remment… et j’étais loin de penser qu’on passerait la nuit ensemble!» M-H s’approche de moi et se ravise: «Je ne mélange rien, Camille, c’est toi qui es dans des eaux troubles en ce moment et je ne serai ni ta bouée de sauvetage, ni ton bateau de plaisance. Prends le temps de bien digérer tes états d’âme avant de les projeter sur les autres!» Ok, le message est assez clair! «Sur ces belles paroles, est-ce que j’peux t’offrir un café?» Elle me regarde en souriant : «J’adore ton ironie, et oui, je prendrais bien un café.» Une heure passe et nous sirotons presque silencieusement nos cafés. Penser à Catherine me rend distraite et M-H n’est pas sans le savoir. «Je vais y aller, tu as sûrement un volcan à éteindre ou à allumer, n’oublie de te trouver un nom de mon- tagne qui existe!» Je la raccompagne. «Marie, j’ai passé une nuit vraiment spéciale avec toi. Tout va si vite, c’est comme si je roulais à 200 à l’heure, je…» Elle me met un doigt sur la bouche en faisant non de la tête. «Arrête, il est trop tôt pour faire des suppositions… je ne veux pas qu’on tombe dans l’expression d’émotions mielleuses qui ne sont que des sensations ou des fantasmes achevés.» Je suis coite, ne pouvant rien ajouter à ces propos hors du commun. Elle quitte. J’attends que la journée s’achève pour appeler Catherine. À 18h, je décroche le combiné et compose son numéro. Un coup, deux coups, elle répond. Au son de sa voix, je chancelle. «Catherine c’est moi…» Je continue timidement : «Éloi m’a dit que tu es passée me voir? Je suis contente d’entendre ta voix!» «Camille…» Elle prend une pause, son ton change : «J’ai beaucoup pensé à toi, à ce qui s’est passé. J’aimerais te voir, j’ai été injuste avec toi.» «Non, non, c’est moi…» Elle me coupe la parole : «Non, attends, il faut que je t’explique. Est-ce qu’on peut se voir? J’ai besoin de régler des choses.» «Régler des choses? Tu parles de nous deux?» «Oui et non… Ce soir, peux-tu?» J’accepte pour la soirée, je raccroche un peu remuée. Qu’est-ce qu’elle veut me dire? Veut-elle revenir?