Camille avec 2 L

Et si on le fait?

Julie Beauchamp
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Je prends une pause cérébrale: être assise dans la cour arrière, emmitouflée dans une couverture de laine en buvant un café brûlant, attendre la venue du soleil à l’aube. L’imaginer se pointer rayon par rayon et repartir se mettre à l’abri, ne pas bouger, le guetter et l’espérer. J’ai besoin de cette chaleur, de cette lumière pour y voir plus clair, dissiper l’épaisse nébulosité qui m’enveloppe depuis des semaines maintenant. Elle est là devant moi et m’épie confortablement, sûre d’elle, me questionne, des points d’interrogation remplaçant les pupilles. Je n’ai pas de réponse, je ne sais pas la fin de l’histoire, je n’ai même pas décidé du début. Si ce foutu soleil pouvait s’allonger sur moi maintenant, la mémoire me reviendrait, mon cerveau retrouverait son chemin naturel, je trouverais les bons mots, je ferais les gestes adéquats, je serais raisonnable. Retour à la réalité. Mais je ne suis pas assise dans ma cour, il fait nuit, la musique est assourdissante, et je suis ensorcelée par les lèvres de M-H. Elle est venue pour moi, elle a parlé à Éloi, elle voulait me voir, elle voulait savoir. Alors, cette lettre? Qu’en est-il? Pourquoi? Ses paroles effleurent mon esprit, me brident tout le corps, la chaleur est suffocante, je dois bouger, j’étouffe. Ses bras m’encerclent, le silence se fait uniquement dans ma tête, je suis trempée, et elle se colle encore plus. Je résiste et me dégage, sinon je vais faiblir : «J’vais fumer!» «J’t’attends ici.» Oui, je vais revenir, elle le sait. Je sors avec la bande de fumeurs, les fanas du gothique extrême sont là, je m’installe à côté d’une fille, copie conforme de Robert Smith, pour rester dans l’ambiance The Cure. «T’as du feu?» me fait-elle en tassant les mèches noires lui couvrant le visage. Je l’allume, découvrant les huit pouces de maquillage lui décorant les yeux. Trop, c’est comme pas assez. Elle se retourne bêtement, je murmure : «De rien Robert!» L’attitude «je me fous de tout» m’exaspère, je termine ma clope en un temps record et retourne dans la forêt obscure des initiés. «T’étais où?» Éloi affolé se jette sur moi. «J’étais presque inquiet, c’est qui la fille?» Je le toise. «La fille, devine.» «J’la connais?» «Oui, c’est toi qui lui as dit que j’étais ici!» Une autre vodka s’impose. «Non, attends, pas ta prof?» «Bingo! M. Grande Gueule!» «Aye! J’ai rien à voir avec ça, elle a appelé pendant que tu étais sous la douche, j’lui ai dit que j’te sortais ce soir! Elle voulait te voir!» «Primo, t’aurais pu me le dire; secondo, elle m’a trouvée! Elle m’attend au fond…» Éloi me jette le regard tu-vas-faire-une-connerie, et j’approuve. Elle est toujours là, adossée au mur, loin de son costume d’intello universitaire, méconnaissable. La situation est si singulière que j’ai presqu’un fou rire nerveux, je n’ose me rapprocher. «Qu’est-ce qu’il y a?» me dit-elle en glissant ses doigts sur mon bras. «Je ne savais pas que tu aimais le cuir!?» Elle fait fi de mon commentaire : «Je ne savais pas que tu trippais avec des inconnues sur des pistes de danse!» Insultée, je prends sa main et l’enlève. «Marie, cette soirée n’était pas mon idée, de te rencontrer ici était la dernière chose à laquelle je m’attendais, j’capote, tu comprends, j’ai perdu Catherine… à cause de toi! » «À cause de moi? J’n’ai rien à faire dans ta rupture! T’exagère!» «Ah! oui! J’exagère? C’est quand même ton ex qui a foutu le bordel dans mon couple!» «C’est quand même toi qui l’as écrit cette lettre, à ce que je sache! J’en ai assez! Passe tes frustrations sur quelqu’un d’autre!» Elle tourne les talons si vite que je la perds instantanément dans la foule se déme-nant sur Tones on tail. Agitée, je pars derrière elle, à sa recherche, mais elle a disparu. Je retrouve mon groupe de fumeurs, pas de signe de M-H à l’horizon, elle s’est évaporée dans la nuit. Je la texte : «M-H, je t’attends sur la rue, rejoins-moi.» Dix minutes plus tard, pas de nouvelles. Je retourne à l’intérieur et agrippe Éloi qui s’apprête à dépasser les limites de la moralité conjugale. «Je te sauve de justesse!» «T’es pas avec ta prof, toi?» «Non! Elle s’est volatilisée!» «Quoi?» «On s’est engueulé! J’m’en vais.» «Ça va aller?» «Oui, oui! Reste si tu veux… mais fais attention!» Je l’embrasse et pars. En marchant, je vérifie au moins 5 fois mon cellulaire, rien. Je réécris : «STP, appelle-moi, je veux te parler.» Ça vibre. Un message de M-H enfin! «Bonne nuit, rien à dire, rien à ajouter.» Merde! Elle est partie et ne veut surtout plus me parler, je ne vais quand même pas lui réécrire. Quelle soirée foireuse! En rentrant à la maison, je m’allonge sur mon divan beige. Retour au point mort. Quand mon cell vibre, un message de… M-H. Je lis : «Tu m’ouvres?» C’est pas vrai! J’accours à la porte. J’ouvre et M-H est là. Je ne peux plus me contenir, je suis comme un ballon d’hélium qui va éclater, je craque sous son regard. Nous nous embrassons furieusement. N’ayant plus aucun contrôle sur moi-même, j’oublie tout et me lance au bord du gouffre qui m’attire. En tombant sur mon lit, j’ai un moment de lucidité : «Et si on le fait? » «Ça va tout changer», me dit-elle, et elle ajoute : «La ligne a déjà été franchie, il est trop tard.» «Je sais, je sais.» Oui, j’avais joué avec le feu et j’étais littéralement en train de m’y brûler de la tête aux pieds.