Camille avec 2 L

Du noir, que du noir!

Julie Beauchamp
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Quinze jours d’antibiotiques plus tard, j’ai la tête dans les pieds, des cernes me maquillent affreusement les yeux et ma sobriété forcée est tombée à un moment terriblement inopportun. Qu’y a-t-il de plus pénible qu’être à jeun en pleine rupture amoureuse? Je sais, j’ai tout le reste de ma vie pour me rattraper et je compte bien commencer ce soir! Je n’ai toujours pas reçu de nouvelles de Catherine, mes courriels et mes appels n’ont pas réussi à se rendre jusqu’à elle, la distance entre nous deux est incommensurable, l’univers est si grand et mon cœur si lourd! En écoutant Dites-moi de Michel Jonas, je me pose la question : Est-ce plus difficile de se faire quitter pour une autre ou qu’elle parte à cause de soi? Bizarrement la peine est la même : se retrouver larguée dans son propre corps, en manque des rêves à venir, des projections du futur, nous jette par terre. La porte claque! Éloi se pointe dans le salon «Ah! Je vois que t’as pas bougé! Camillou, si tu continues, je vais t’confondre avec le divan, t’es beige! Faut que tu bouges! » Je fais la moue « Vraiment pas envie…» «Bon, ça suffit! Ce soir, tu viens avec moi! J’vais pas t’laisser te morfondre comme une épave…Elle veut pas te parler, elle veut s’enfoncer dans sa peine, c’est d’ses affaires, come on! Tu l’as pas trompée! Arrête, elle choisit son malheur, et je pense qu’elle aime ça!» «Éloi! Je l’ai blessée et je l’aime! » « Justement, sa blessure, elle l’a choisie, elle l’entretient, certaines personnes sont maso, elles aiment avoir mal! Ça les rassure!» «T’es tellement con parfois! » Il sourit de toutes ses dents et enchaîne : «Nous avons une soirée très spéciale, ma chérie, nous allons dans une soirée cuir où il va faire très noir avec des gens très gais!» L’idée me déplaît à tous les points de vue: je déteste le cuir, le noir et, maintenant, depuis deux semaines, les gens! «Oublie-moi…» «Camille, je te sors de cette maison ce soir et ce n’est pas une proposition, c’est un ordre! »

Une heure et demie plus tard, nous arrivons au bar en question. Attriquée d’une veste de cuir sans manche, hyper serrée, empruntée à une amie d’Éloi, je n’ose pas enlever mon manteau. Éloi a opté pour le chandail en latex lui découpant tous les muscles du corps. Nous rentrons, les lumières sont tellement tamisées qu’on n’y voit absolument rien. C’est le règne du noir; les cheveux, les maquillages, les vêtements. Le rose est proscrit sous peine d’expulsion! Des corps se dessinent sur une musique diablement trash et tout le monde me semble un peu weird. Je m’accroche à Éloi comme une enfant de deux ans. Qu’est-ce que je fous ici parmi cette foule bigarrée? Vite! Vite! Un verre de vodka! Optons pour plusieurs! Aux abords du bar qui semblent être le seul endroit légèrement éclairé, nous rencontrons Marco torse nu qui arbore fièrement ses piercings. Éloi me glisse à l’oreille : «C’est cool, ça fait changement, tu trouves pas?» « Éloi, c’est pas trop mon trip, on s’entend!» «Relax, Camillou, c’est très bon pour toi, la découverte du monde underground!» Je maugrée intérieurement, tout ce que je voulais c’était justement me confondre avec mon divan, continuer à devenir un légume et ne plus ressentir mon cœur sursauter au son du téléphone, affronter mes propres ténèbres en toute tranquillité. Et me voilà plongée dans l’obscurité avec des étrangers, plus baroques les uns que les autres, un cocktail explosif de peau, cuir et latex, tout ce dont je rêve actuellement! Lorsque Boy’s Don’t Cry de The Cure démarre, Éloi m’entraîne avec lui sur la piste de danse, l’alcool commence tranquillement à me monter au cerveau, mon corps me semble plus léger, et je perds un peu de mes inhibitions. Comme par magie, la musique est meilleure, les gens moins stressants et mes yeux se sont habitués à ce décor un peu glauque. Tout le monde s’éclate, se frotte, se moule selon les désirs du moment. Je danse collée contre Éloi quand je sens des mains se nouer autour de ma taille, je me retourne légèrement, une fille au visage voilé par ses cheveux m’enlace. Me surprenant moi-même, je me laisse aller contre elle tout en saisissant les bracelets de cuir gainant ses poignets. Mon esprit est ailleurs, je ne pense plus, je ne suis qu’un moulin à sensations qui se perd dans le vent qui l’anime, qui le stimule. Elle me prend la main et m’entraîne avec elle, je marche dans ses pas comme un automate, j’igno-re si elle est laide ou jolie, mais ça ne m’arrête pas, je continue, une transe passagère. Arrivée dans la pièce du fond, elle me plaque fermement par derrière contre un mur, retenant solidement mon poignet dans sa main, la tension monte et je perds le contrôle. Le jeu s’avère plus sérieux, mes sens refont surface en un rien de temps. Je me retourne rapidement, elle s’écarte, je la vois, enfin! Je n’en crois pas mes yeux! Je vais défaillir! Ici, maintenant! C’est irréel! On a mis de la drogue dans mon verre, c’est un mirage. « Qu’est-ce que tu fais ici? Comment savais-tu que je serais ici? À quoi tu joues? » « Je ne le savais pas, je t’ai aperçue sur la piste, j’étais certaine que tu me reconnaîtrais, au début, c’était pour rire, ensuite…» «J’t’ai jamais reconnue! Rien, pas même ton parfum! T’allais jusqu’où comme ça? Jusqu’à m’attacher?» Elle pose ses mains sur mes épaules : «Camille, arrête. Tu sais que non… C’est… rien.» Je la dévisage : «Tu savais que je serais ici!» Elle ne répond pas et… m’embrasse impétueusement! Prise de panique, je l’arrête déconfite. «Marie-Hélène! Pourquoi t’es réellement venue?»