Autrement dit

Le devoir de mémoire

Yves Lafontaine
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Quand je suis né, en 1965, il était interdit au Canada d’avoir une relation sexuelle avec une personne de même sexe sous peine d’emprisonnement. Il a fallu l’adoption, en 1969, du bill omnibus de Pierre Elliott Trudeau, qui a modifié le code criminel canadien et décriminalisé les relations sexuelles entre personnes de même sexe, pour que les choses changent et que les homo-sexuels ne soient plus des hors-la-loi pour le seul fait d’aimer. Il est important de rappeler ce moment de l’histoire de notre société.?D’abord parce que rien n’est jamais acquis pour toujours, et aussi parce qu’il faut savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va.

Et qu’on ne me dise pas que ce n’est plus un enjeu. Aujour’hui encore, près de 90 pays criminalisent l’homosexualité : en Irak, en Russie et au Sénégal, pour ne nommer que ces pays, on fait face à la mort, à des violences ou à des menaces de violence, du simple fait d’être (ou d’être perçu comme) gai, lesbienne ou trans.
Je suis reconnaissant envers les parlementaires qui ont adopté le célèbre bill, il y a 40 ans cette année, bien que je sois convaincu qu’aucun d’entre eux n’avait idée que cela allait être le point de départ d’un militantisme menant à l’égalité juridique des personnes homosexuelles, dont l’aboutissement a été le droit au mariage civil des couples de même sexe. Ce n’est pas rien. Peu de pays peuvent se targuer de traiter aussi également tous leurs citoyens que le Canada. La très grande majorité des gais et des lesbiennes dans le monde n’ont pas ce privilège que nous avons ici.

La plupart des pays sont d’ailleurs très très loin de là... À preuve, six cadavres d’hommes désignés comme homosexuels ont été retrouvés entre la mi-mars et la mi-avril dans la capitale irakienne, après des appels répétés au meurtre émanant d'un imam local. Les six hommes présumés homosexuels ont été assassinés en l’espace d’une quinzaine de jours à Sadr City, une banlieue chiite de Bagdad comptant plus d’un million d’habitants. Ces cas ne sont pas isolés et on en dénombre partout en Irak. D’ailleurs, le Haut commissariat aux réfugiés des Nations-Unies a estimé, début mai, que les minorités sexuelles faisaient partie des populations pour lesquelles la situation continuait de se dégrader en Irak. En conséquence, l'ONU a demandé que l'asile soit accordé aux homosexuels irakiens. Le Sénégal a également connu un acte d'homophobie particulièrement odieux le mois dernier. La dépouille mortelle d'un homosexuel a été déterrée par des habitants et abandonnée devant le domicile de ses parents car on ne pouvait soutenir le fait qu’un homosexuel repose en paix auprès des siens. Cette affaire, qui a fait les pages couvertures de plusieurs journaux sénégalais, est intervenue moins de deux semaines après la libération de neuf hommes emprisonnés «pour homosexualité», ce qui a suscité l'indignation de certains dignitaires musulmans qui en ont appelé à la création d'un «Front islamique pour la défense des valeurs éthiques». À Moscou, les marches de la fierté qui se sont déroulées depuis 4 ans malgré l'interdiction de la mairie se sont toutes soldées par des actes de violence commis par des jeunes nationalistes. Et cette liste pourrait malheureusement se poursuivre encore longuement...

Évidemment, la loi, on le sait, ne peut pas tout. Au Québec, où la discrimination sur la base de l’orientation sexuelle est interdite, l’homophobie latente est encore présente. Le ministère des Aînés, qui vient d’octroyer un peu plus d’un demi-million de dollars au bien-être des aînés homosexuels, voulait tenir sa conférence de presse annon-çant les subvention au tandem Gai Écoute/Fondation Émergence et au Réseau des lesbiennes du Québec dans «un milieu où il y aurait des personnes âgées», expliquait la ministre Marguerite Blais. Mais les centres de personnes âgés «ont décliné l'invitation les uns après les autres, de peur d'être considérés comme étant des centres d'hébergement spécialisés dans les services aux homosexuels». On a finalement donné la conférence au centre Saint-Pierre dans le Village. La ministre a donc été, de première main, confrontée aux préjugés auxquels la génération actuelle des aînés fait face quotidiennement. Au moment où les baby-boomers qui vieillissent ont vécu dans une société largement libérée de ses tabous et veulent vieillir de la même façon, il était temps que l’on s’intéresse à cette situation, car dans l'ensemble des services réservés aux personnes âgées — qu'il s'agisse de la Fédération de l'âge d'or du Québec, des centres d'accueil, des facultés de gériatrie ou de l'université du troisième âge — «jamais il n'est question d'homosexualité», déplore avec raison Laurent McCutcheon, président de Gai Écoute.

Au-delà de la protection légale essentielle, c’est la tolérance ou l’intolérance envers les réalités gaies qui est le cheval de bataille — à des degrés divers il est vrai —, tant ici qu’ailleurs. Il y a encore beaucoup de chemin à faire pour changer les mentalités, marquées par l’ignorance, les préjugés, les traditions et les croyances religieuses.

Cela passe d'abord par l'éducation, à l'école et à la maison. Un enfant qui entend son père critiquer un joueur de hockey «qui joue comme une tapette» aura du mal à comprendre pourquoi il ne faut pas traiter ses petits camarades de fif, de tapette ou de gai. On ne peut combattre la haine qui sous-tend l'insulte qu'en luttant contre l'ignorance. La subvention octroyée à Gai Écoute/Fondation Émergence servira à informer et à sensibiliser les personnes qui œuvrent auprès des aînés et qui ne demandent pas mieux que d’être bien outillées. Par le fait même, on contri-buera à lutter contre les stéréotypes et les préjugés. En se sentant acceptées dans la société, ces personnes auront davantage tendance à s’intégrer dans leur communauté, ce qui favorisera leur vieillissement actif. C’est une excellente nouvelle pour les aînés de minorités sexuelles du Québec!