Camille avec 2 L

La Lettre

Julie Beauchamp
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Éloi me regarde m’engouffrer dans ma léthargie. Je demeure impuissante devant mes propres actions, inutile devant le feu qui vient de détruire tous les ponts me reliant à Catherine. Elle reste injoignable malgré mes messages de supplication. Éloi me suggère de me calmer un peu avant de me rendre chez elle et d’être certaine des réponses que je suis prête à lui livrer! Il reprend : «Mais, pourquoi t’as écrit une lettre à ton prof? Un café aurait fait l’affaire, pas d’écrit, pas de trace! Tu pensais à quoi exactement? Tu te prenais pour George Sand?» « T’es pas drôle! »

Je prends une grande respiration et retire la lettre des mains d’Éloi pour me relire une autre fois, chaque mot se faisant le témoin de mon insouciance, je ne pouvais qu’aller tenter d’expliquer à Catherine les vrais motifs m’ayant poussée à mettre des mots sur ce que j’aurais dû laisser mourir naturellement. Je me devais de clarifier les choses, je devais admettre que les sentiments se résument rarement en une seule et même couleur et que, cette fois-ci, j’aurais besoin de toute la gamme de l’arc-en-ciel.

« Montréal, février 2009

Chère Marie-Hélène,

Certaines rencontres sont inévitables. Je reprends les paroles que tu m’as dites dans ton bureau, sous le sceau de la confidentialité, quelques jours avant Noël. Sur le coup, je n’avais pas vraiment porté attention à ces paroles. Je ne pensais pas qu’elles m’étaient destinées, je l’ai compris lors de notre 5 à 7. C’était bien de moi que tu parlais. J’étais au centre de tes intérêts, la cible de ton affection, une fluctuation du désir. J’ai toujours considéré qu’en effet, on rencontre quelqu’un au moment où notre cœur s’avoue sensible et prêt à s’ouvrir; je n’ai cependant jamais envisagé notre rencontre comme inévitable, elle allait de soi: tu étais mon prof, moi ton étudiante. Néanmoins, je ne peux nier l’agitation soudaine qui s’est emparée de moi aujourd’hui. Me retrouver là, devant toi, me ramenait en arrière, au jour 1. L’idée de toi me propulsait dans un monde imaginaire, flou, une vision parallèle à la réalité. Je ne peux tout à fait exprimer toute la joie que j’ai ressentie en ta présence. Ta vivacité d’esprit, ton enthousiasme, simplement ta passion pour la vie m’a enivrée et enchantée, c’était le début d’une amitié hiérarchisée par nos positions respectives. Cependant, l’amitié entre deux amies n’est parfois qu’une parure à la naissance d’un amour secret, qu’il soit partagé ou non.

Je t’écris pour me faire absoudre de tous les doutes ayant pu naître de certaines de mes actions. Je ne gère pas la confusion. Il est convenu que je veux éviter de nous faire sombrer dans une situation délicate, celle où l’on peut se compromettre dans une parabole déguisée ou une attitude délurée, évaluant très mal les contrecoups qu’un cœur peut assumer. L’incertitude amoureuse est au-dessus de mes capacités. Je veux éprouver l’unicité des sentiments dans le souffle réel et palpable d’une seule et même personne.

Je t’imagine lisant cette lettre, j’imagine tes yeux se ponctuer et ton esprit s’affiler cherchant le sens exact derrière chacun des mots que tu découvres en sachant très bien que j’en ai soupesé la force, l’intensité et l’authenticité.

Ce que je t’écris n’est rien d’autre qu’une page de livre arrachée à une autre histoire qui ne sera ni la tienne ni la mienne, un volet entrouvert que l’on referme.

Je sais par surcroit que j’aurais bien pu ne jamais t’écrire, que cette démarche est superflue, voire absur-de, mais elle était pour moi très égoïstement nécessaire, afin de pouvoir continuer à approfondir notre relation sans les présages ambigus d’un détournement du cœur. Catherine est mon île aux trésors et mon havre de paix, et je ne voudrais en aucun cas qu’elle se retrouve enlisée dans une marée d’incompréhensions suspicieuses qui n’ont pas lieu d’exister.

Cette explication non réclamée peut s’avérer incongrue dans le contexte actuel puisqu’aucune barrière n’a été franchie, tout au plus, quelques phrases échappées maladroitement. Mais j’avais besoin d’en démystifier les méandres pour en faire ressortir l’essentiel, soit la fragilité subtile de l’amour et l’effervescence des amitiés nouvelles.

Je te remercie d’avance pour ta discrétion et l’amitié que nous partageons à travers notre passion… la recherche.

Camille »


Je replie la lettre et l’enfonce dans ma poche, Éloi me prend dans ses bras. «T’inquiète pas, elle va s’en remettre.» «J’espère…» En sortant de l’appartement, je saute dans un taxi, je repasse en long et en large tous les événements des dernières semaines, un message texte vient faire éclater ma bulle. C’est Marie-Hélène! C’est la première fois qu’elle m’envoie un message! Je lis «Il faut que je te parle, appelle-moi quand tu pourras.» Ce n’est pas le moment M-H, vraiment pas…

 

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Camille avec 2 L

La Lettre

Je prends une grande respiration et retire la lettre des mains d’Éloi pour me relire une autre fois, (...)

Publié le 23 avril 2009

par Julie Beauchamp