Autrement dit

25 ans d'évolution

Yves Lafontaine
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C’est à l’été 1984 que j’ai découvert Fugues, en le prenant à la sortie d’un petit sex shop, à l’époque, nommé Priape. Le contenu des premières années se résumait à quelques articles se limitant la plupart du temps à parler de ce qui se passait dans les établissements gais. En 1984, notre communauté était surtout intéressée par le Village naissant, sa vie de nuit et le sexe furtif. Avec les ans, Fugues a montré qu’il pouvait s’adapter, évoluer, se montrer amusant ou plus mordant quand il le fallait. Conscient de son rôle de relais de l’information et de l’importance de soutenir les initiatives rassembleuses au sein de notre communauté, Fugues s’est associé de manière constante à des événements dont il est devenu, dès la decennie suivante, l’un des partenaires les plus fidèles.

En 1994, l’ère était aux changements, et Martin Hamel, le fondateur et propriétaire du magazine à l’époque, était conscient que le Fugues était prêt à se transformer. Tout comme moi, qui venais d’y arriver, il sentait que faire un média gai n’était plus suffisant, il fallait que Fugues n’ait pas de complexes par rapport à la presse généraliste. Et l’un des défis qu’a dû relever l’équipe a sans contredit été celui de s’adresser à un plus grand nombre de lecteurs et de séduire des annonceurs ayant des intérêts et des besoins fort différents de ceux qui annonçaient dans le magazine depuis ses débuts. Grâce à l’acharnement de tous, à l’ouverture plus grande vis-à-vis les réalités gaies et lesbiennes, ainsi qu’à l’évolution de plus en plus nette des professionnels de la publicité, Fugues a montré sa capacité à affronter les réalités économiques, sans jamais perdre de vue qui étaient ses lecteurs. Tout en gardant la fraîcheur, l’authenticité et l’humour des débuts de Fugues, nous avons su évoluer et diversifier le contenu et les points de vue qui y étaient exprimés.

Les lecteurs qui découvrent Fugues aujourd’hui doivent sentir inconsciemment que ce magazine a une histoire, et qu’elle a débuté il y a déjà un quart de siècle. Au fils des ans, nous avons de plus en plus ouvert nos pages aux nouvelles réali-tés du Québec — son visage multiethnique, les questions entourant homoparen-talité, le vieillissement, la prévention de la santé — tout en suivant les revendi- cations naturelles et légitimes des plus militants d’entre nous, en braquant les projecteurs sur les tendances qui traversent nos communautés et les expressions d’une culture toujours plus foisonnante et diversifiée. Et je suis particulièrement fier que le magazine ait su tenir promesse de toujours parler chaque mois du sida, en abordant les bonnes comme les mauvaises nouvelles.

Ce numéro anniversaire permet de comprendre que les vingt-cinq dernières années comptent parmi les plus importantes de l’histoire moderne de l’homosexualité au Québec. La liste des acquis est longue. Une visibilité incroyablement développée dans les médias et dans la vie de tous les jours. Après des années de militantisme et de revendications, les gais et les lesbiennes du Québec sont, non seulement, protégés par les lois, mais sont les égaux de leurs concitoyens.?Et un espoir se dessine, celui de la fin de l’homophobie. La possibilité de vivre comme une minorité parmi d’autres, finalement égaux aux autres citoyens, respectés et reconnu dans notre style de vie et notre culture. Le tout accompagné d’une batterie de multithérapies pour combattre notre ennemi direct, le VIH.

Fugues a été le témoin d’une période extraordinaire que les jeunes gais et les lesbiennes ont peut-être encore du mal à comprendre, bien qu’ils la vivent déjà. Tout est allé très vite, à l’image d’une société à la recherche de son identité, tant nationale qu’individuelle, et qui, sous l’effet conjugué de la mondialisation, de l’immigration, de l’arrivée d’internet et du 11 septembre 2001, a radicalement changé depuis avril 1984.
En vingt-cinq ans, les gais se sont imposés comme prescripteurs de tendan-ces. Mais au-delà de la mode et de la musique, où il ne fait pas de doute que nous avons au moins une longueur d’avance, nous avons largement influencé l’évolution du couple, de la fa-mille, de la sexualité…

Par exemple, nous avons inventé de nouvelles formes de parenté. Lors-qu’un couple de lesbiennes demande à un ami gai de faire un enfant à l’une d’elles, et qu’ensuite les trois décident d’élever l’enfant, celui-ci se retrouve avec trois parents, voire quatre, avec le copain du gai, et plusieurs grands-pa-rents. Si on ajoute les nombreux amis dont s’entourent souvent les gais et les lesbiennes, on est très loin du modèle de la famille nucléaire traditionnelle.

Aujourd’hui de nombreux gais et lesbiennes n’entendent plus se cacher, et tout le monde a dû s’y faire. Mais cette visibilité révèle du même coup une incroyable diversité. Tous les gais ou les lesbiennes ne rêvent pas de subversion et de transgression. Il y a chez la plupart d’entre nous une puissante aspiration au conformisme social ou tout simplement l’envie de bénéficier des mêmes droits que les couples mariés. Il n’en demeure pas moins que les gais ont renouvelé la vision de l’amour : on peut avoir plusieurs amours au cours de sa vie, on peut aimer deux personnes à la fois. L’amour, ce n’est plus obligatoirement le grand amour qui va du coup de foudre jusqu’à la mort. Sur le plan de la sexualité, les gais ont aussi influencé les comportements de tous. En affirmant volontiers l’importance de la sexualité dans la vie et en magnifiant son rôle dans les rapports entre individus, ils ont inventé une nouvelle liberté sexuelle. Ils ont banalisé le fait d’avoir de multiples partenaires, la consommation de la porno et, plus largement, l’érotisation et le culte du corps… Non sans certaines dérives, bien sûr. Si le contenu du magazine a évolué au fil des ans, c’est donc que la société a elle-même évolué.

Fugues célèbre, ce mois-ci, son 25e anniversaire et les motifs de réjouissances sont nombreux. À l’équipe qui a donné vie au magazine au cours des premières années, je veux exprimer ma vive reconnaissance. Car avant d’en devenir le rédacteur en chef, il y a quinze ans, j’ai d’abord été, comme vous, un lecteur. Et, à tous ceux et celles qui ont contribué depuis à son évolution, des collaborateurs aux annonceurs, un très gros merci!