Autrement dit

Il n’y a pas de mal à se faire du bien…

Yves Lafontaine
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«Je crois qu’il va falloir penser au Botox!» En faisant cette remarque, Charles, un de mes amis n’imaginait sans doute pas susciter de l’émoi chez Patrick, une connaissance commune, qui venait de quitter son chum après 9 ans de vie de couple. Ce jeune homme de 35 ans, devra-t-il désormais se préoccuper de ses rides? À la rédaction, le débat était lancé : alors, comme ça, il n’est pas seulement de plus en plus courant de recourir à la médecine esthétique pour corriger les méfaits liés à l’âge, mais il devient impératif de les combattre avant même qu’ils ne deviennent visibles? Heureusement, la plupart des médecins consultés, pour les divers articles de la présente édition de Fugues, disent refuser régulièrement de supprimer les ridules au coin des yeux de jeunes hommes de moins de 30 ans qui, pourtant, ne sont pas des mannequins.

Depuis plus d’une décennie, prolonger sa jeunesse, conquérir ou reconquérir sa beauté, n'est plus un rêve inaccessible réservé à quelques privilégiés. Nous vivons aujourd'hui une révolution apportée par la médecine et la chirurgie esthétiques, mais le meilleur des spécialistes utilisant les meilleures ressources ne peut pas tout. Il ne faut pas oublier que le recours exagéré aux injections lissantes, comblantes et/ou volumatrices transforme un visage sans forcément le rajeunir, parfois même en lui donnant un aspect peu naturel, voire plus vieux.
La chirurgie plastique avec ses innovations et ses usages offre une illustration inté-ressante de la façon dont le corps cristallise sur lui un ensemble de caractéristiques individuelles, sociales, politiques. C’est peut-être aussi une raison du succès d’une série comme NipTuck, hormis son cachet branché et spectaculaire. La mise en scène d’un cabinet de chirurgiens plastiques permet de déployer, avec la distance de l’ironie et la (dé)-dramatisation glamour, des palettes de situations individuelles dans leur imbrication avec des questions interpersonnelles, sociales : vies de couple, ambitions professionnelles, idéologies, passions secrètes... «Ce n’est pas en te refaisant les seins ou le visage qu’on va refaire notre couple!» lançait le héros de la série à sa femme, au beau milieu de leur crise conjugale… Nous voyons comment la fameuse question pré-opératoire «Dites-moi ce que vous n’aimez pas chez vous» ouvre donc la voie à un récit de soi qui exprime plus que des malaises physiques. Les problématiques personnelles apparaissent à nu, incarnées où elles peuvent faire le plus mal mais aussi le plus de bien : le corps. Dans les moments les plus durs de la série, lorsque les deux chirurgiens prennent cyniquement la demande d’un patient au mot quitte à se montrer sans pitiés, détaillant sa chair abandonnée à leur expertise à coup de bâtons de rouge, suivis d’incision au scalpel le long des pointillés, comment ne pas voir la cruauté que chacun risquerait d’être capable de déployer contre lui-même dans un moment d’égarement ? D’où le retour à la question pré-opératoire, qui prend son importance et pourrait être reformulée ainsi : «Vous voulez-vous du bien et si oui comment avez-vous déjà envisagé ou envisagez-vous de vous faire du bien?» La chirurgie plastique prendra, de là, partie ou non, du projet. Si nous l’envisageons, nous devons l’inscrire dans un tout et non nous y inscrire totalement : la chirurgie n’est pas une solution miracle, elle doit s’inscire dans un changement d’hygiène de vie. Une saine alimentaire, de l’exercice régulier et moins d’excès sont des facteurs qui contribuent énormément à un vieillissement plus harmonieux.
Le corps étant une matière remaniable à l’infini, plusieurs se diront, «pourquoi ne pas agir pour le rendre plus conforme?» Évidemment, on est dans le fantasme quand on pense pouvoir arrêter complètement le vieillissement. Tout au moins peut-on le ralentir, le freiner. Il n’y a pas de mal à se faire du bien, dira-t-on. L’important — et l’aspect qui est plus difficile — est de savoir quand s’arrêter.

Rappelons-nous du Portrait de Dorian Gray, œuvre culte d’Oscar Wilde, dans lequel le beau Dorian jalouse son propre portrait et exprime son souhait de voir le tableau vieillir à sa place. Si le tableau pouvait changer tandis que je resterais ce que je suis! Le vœu exaucé, la laideur du personnage n’en finit plus de s’exprimer dans la vie tandis qu’elle s’imprime sur la peinture : ce n’est pas pour autant un programme de réjouissances pour le jeune homme finalement bien seul.

Il est indéniable que le mal être est grand pour plusieurs gais. Car il y a la beauté physique — on désire se faire beau pour rechercher l’autre —, mais il y a aussi la beauté intérieure, plus difficile à atteindre, surtout que beaucoup de gais ressentent l’homophobie environnante causant bien des problèmes psychologiques.
Vingt ans après que l’organisation mondiale de la santé a supprimé l’homo-sexualité de la liste des ma-ladies men- tales, une étude récente en Angleterre révèle que les spécialistes de la santé mentale recourent encore à des métho-des visant à débarrasser leurs clients de leurs désirs homosexuels quand ceux-ci insistent. Plus d’un sixième des psys anglais disent qu’ils seraient même prêts à «traiter» leurs patients pour les détourner de leur attirance homosexuelle, invoquant des considérations «morales» et religieuses, mais aussi le souci de réconcilier les personnes avec un environnement social perçu comme homophobe. Ils considèrent légitimes les «thérapies d'aversion» consistant à soumettre le patient faire à des sensations désagréables dans le but de les dégoûter de leurs fantasmes homoérotiques. Une partie de ces thérapeutes semblent ignorer l’inefficacité et la nocivité de ces techniques, pourtant clairement démontrées depuis une vingtaine d’années.

À quelques jours de la journée internationale de lutte contre l’homophobie, qui se tiendra le 17 mai prochain, on ne peut souhaiter qu’une plus grande sensibilisation de la population aux effets négatifs de l’homophobie.