Camille avec 2 L

Catherine...

Julie Beauchamp
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Lentement, je gravis les marches qui me mènent chez Catherine. Les rideaux sont fermés, j’entrevois la chatte Borissette dans la fenêtre, la gardienne du temple de mon amour, quand un refrain me vient à l’esprit. Je prends une pause et j’entends Air Supply du fin fond de ma mémoire d’ado ressurgir : « I’m all out of love, I’m so lost without you, I know you were right, believing for so long, I’m all out of love, What am I without you, I can’t be too late to say that I was so wrong.» Bon, si ça se chante, ça doit sûrement se dire, s’expliquer, surtout se comprendre! Je sonne, une main dans une poche et l’autre qui ne sait que faire. Aucune réponse. Je sonne à nouveau… l’attente est infernale. J’entends finalement des pas, est-ce que je dois sourire tristement, avoir l’air décidé ou repentante? J’opte pour le repentir. La porte entrebâillée, la sœur de Catherine apparaît devant moi. Elle semble contente et moi étonnée de la retrouver là. «Camille! On ne t’attendait pas, tu vas sûrement pouvoir m’aider.» Je réponds, sur mes gardes : «Ah! Oui?» «Oui, elle est d’une humeur atroce!» «Oui j’m’en doute!» «C’est terrible, non?» Je ne sais plus où me mettre. «As-tu des fleurs?» Penaude, je réponds : «Non…» «C’n’est pas grave, mais des fleurs, ça fait toujours son effet.» Je réponds : «Désolé, tout s’est passé trop vite.»

J’entends la voix de Catherine «C’est qui?» «Ta blonde!» Je rentre en marchant à pas de chats dégriffés et Catherine me regarde avec l’air d’un pitbull enragé. On est mal partie là. Je m’adresse à sa sœur : «Ça va, la grossesse?» «Oui, très bien, la maternité nous transforme totalement, les hormones et tout, ça nous rend plus sensible!» J’ose regarder Catherine qui semble m’ignorer totalement : «Je t’ai appelé plusieurs fois…» Sèchement, elle répond : «J’étais occupée!» Sa sœur, visiblement offensée, s’en mêle : «Voyons, Catherine, t’es ingrate! Ta copine vient te soutenir et c’est comme ça que tu la remercies!» Je ne comprends rien. De quoi on parle? «Catherine, qu’est-ce qui se passe?» Sa sœur me dévisage : «T’es pas au courant?» «Euh… quel sujet au juste?» Catherine finit par parler : «Le resto va fermer ses portes, la crise économique nous rentre dedans.?En gros, j’vais perdre ma job! La journée d’aujourd’hui va rester graver dans ma mémoire longtemps, que des bonnes nouvelles!» Je m’avance pour lui prendre la main qu’elle retire aussitôt : « J’suis désolée pour toi, c’est… terriblement plate, mais… je suis là, j’veux dire, tu peux compter sur moi.» Impassible, elle répond : «Vraiment? Ça sonne drôle dans ta bouche en ce moment.» Je ne dis rien, je ne peux rien dire, rien faire, que lui offrir ma présence, mon réconfort, mon amour, les seules armes qui me restent encore pour la convaincre de croire en moi un peu. Sa sœur s’exclame : «Je lui avais dit! La restauration est un milieu instable, c’est difficile pour une jeune chef, mais y’a pas mort d’homme. C’est affreux sur le coup, tu vas te trouver autre chose et tu le sais! T’es une battante! Bon, je file, je te laisse avec Camille. Tu es entre bonnes mains!»
Catherine, l’air sceptique, se retient de tout commentaire et je n’ajoute rien. Je me contente d’embrasser sa sœur et je m’assois tranquillement pendant que Catherine reconduit celle-ci à la porte.

L’heure de vérité carillonne à pleines cloches dans mon cerveau. J’aimerais me travestir en Cyrano sur le champ afin de regagner le cœur de ma belle, son cœur souffrant par ma faute. Catherine passe devant moi comme si j’étais un fantôme gisant sur son divan. Elle revient avec une boîte : «Tiens, c’est tes affaires! J’crois que tout y est.» J’ai les larmes qui me viennent aux yeux instantanément : «Attends Catherine, on peut se parler, c’est un peu rapide comme décision. Écoute, j’ai fait une erreur, une grosse gaffe! Je m’en veux… mais je t’aime plus que tout. Il faut qu’on en discute, tu ne peux pas tout foutre en l’air à cause d’une lettre!» Un cri infime sort de sa bouche : «Ta lettre!» Elle s’effondre sur le fauteuil comme un arbre qu’on abat. Toute sa peine éclate et ses larmes vont se répandre sur le tapis rouge du salon. J’essaie de l’étreindre, d’arrêter l’hémorragie. Elle abdique, se laissant aller dans mes bras comme une bouteille à la mer. Je lui répète que je l’aime. Je n’ai que ces mots à livrer, comme un leitmotiv, je les lui souffle à l’o-reille. «Camille, je ne sais plus quoi faire, je me sens trahie, je me sens délaissée, je me sens conne…» «C’est moi la conne, personne d’autre! Je suis désolée! Laisse-moi être là pour toi, j’vais faire tout ce que je peux pour que tu sois bien, je te le promets!» Elle se calme, mes mots l’apaisent, je sens l’écueil s’éloigner lentement et mon ryth-me cardiaque reprendre sa cadence normale. Elle sait que mon amour pour elle est immense et puissant, elle le ressent.

Catherine se relève et glisse tendrement sa main sur ma joue, ses lèvres s’avancent vers les miennes; je ferme les yeux, j’attends, sa main me quitte lentement. En ouvrant les yeux, elle fait non de la tête : «Camille, je ne peux pas, je…» Je l’arrête : «Non, non, ce n’est pas fini, réfléchis, s’il te plait!» Elle fléchit la tête et je sens déjà le courant m’éloigner d’elle.