Camille avec 2 L

Choisir, c’est perdre ou renoncer

Julie Beauchamp
Commentaires
«Je peux vous aider?» Je bafouille, interdite devant cette femme, qui semble tout droit sortie du film Embrassez qui vous voudrez, un mélange de Charlotte Rampling et de Carole Bouquet «Je venais porter une lettre, j’suis bien chez Marie-Hélène?» Elle sourit en ouvrant la boîte aux lettres et en s’appropriant ma missive. J’ai alors juste envie de la lui retirer des mains. «Je la lui remettrai; vous êtes?» «Camille.» Elle fait oui de la tête et se présente : «Marine! Oui Camille, j’ai beaucoup entendu parler de vous! » Mais qui est-elle, je ne savais pas que M-H vivait avec quelqu’un! Elle me connaît? J’essaie subtilement de faire marche arrière et de récupérer ma lettre, mission impossible, la porte se referme sur un «ne vous inquiétez pas, elle l’aura dès ce soir! Au plaisir!» Je repars un peu embêtée par cette rencontre et un sentiment de culpabilité m’envahit brutalement. J’essaie de me raisonner. Succomber à la séduction est une preuve de faiblesse amoureuse, mais quelques mots glissés sur du papier ne sont au plus qu’une bavure au code de la fidélité. Encore là, l’infidélité ne peut se produire quand on choisit de renoncer à ses propres élans passionnels! On est loin des Liaisons dangereuses, je ne suis pas Madame de Tourvel et M-H n’est pas Valmont! Il n’y aura pas de duel final! Et je sais que cette épître restera sans conséquence; M-H en sera au mieux flattée et moi, libérée! Quelques journées passent, la tempête qui avait fait trembler mon couple semble se résorber naturellement, mais je maintiens une distance secrète dont Catherine ne se soucie guère, elle est absorbée par son travail et est très heureuse de me revoir sourire, les plans de déménagement commencent lentement à refaire surface.

Vendredi matin, j’ai ma rencontre avec M-H, je ne l’ai pas vue de la semaine, elle était dans un colloque, elle a répondu à mes courriels sans faire allusion à ma lettre, elle ne veut sûrement pas mélanger travail et vie perso. J’arrive au bureau d’un pas décidé, prête à assumer mes dires quand M-H s’exclame : «Camille! Aujourd’hui, on se fait une réunion au resto!» Elle prend son manteau et France me lance un sourire étrange, je la regarde : «Et toi, tu ne viens pas?» M-H répond à sa place: «Non, aujourd’hui, c’est toi et moi!» en éclatant de rire. OK, je sens qu’elle va me parler, je dois garder mon sang-froid et rester flegmatique. J’observe ses moindres mouvements, elle me parle de notre projet de recherche, je prends des notes et commente. Une pause pour le repas, elle reprend sur ses activités du week-end, toujours aucune allusion à ma lettre, je reste cool. Elle me parle plus amplement de sa vie et tout s’explique; la femme que j’ai rencontrée est son ex! Leur relation est terminée, mais les liens sont encore brodés au fil rouge. M-H tente de prendre ses distances avec toute la complexité qu’incombent les ruptures amoureuses et la cohabitation obligée. Je l’écoute assidûment, le café est déjà servi, et toujours rien sur ma foutue lettre, quand elle ouvre une brèche : «Je voulais te dire que je suis très contente de ton travail, que c’est un plus pour l’équipe et que j’ai l’impression que nos relations ne s’arrêteront pas au professionnel!» Je viens pour l’arrêter et lui expliquer que j’ai écrit cette lettre pour… quand elle poursuit sur : «Je pense que je retrouve en toi, en fait, une collègue et une amie! Mon moment d’égarement de Noël dernier est bien derrière nous maintenant!» A-t-elle lu ma lettre ou non? J’adhère à ses propos sans trop rien y comprendre, mais une chose demeure : toutes les traces d’ambiguïté qui se traînaient les pieds dans notre relation se sont évaporées en une gorgée d’expresso! Je repars pensive. N’est-ce pas ce que je voulais, une fin passive, où l’héroïne choisit de rester avec celle qui l’aime en repoussant poétiquement, non sans difficulté, les avances d’une autre? Et cette autre femme acceptant en toute sincérité la main amicale qui lui est tendue! Est-ce aussi simple, aussi facile? Sans discussion ni drame, au final, j’ai bien fait d’écrire ces mots, je me sens presque soulagée, cette discussion met un point aux démons qui me troublaient. Je rentre chez moi avec hâte, Catherine doit déjà y être. En ouvrant la porte, Éloi me saute dessus : «Ton cell marche pas?» Je le regarde médusée. «La batterie est à terre, c’est quoi le rush, allô!» «Le rush! C’est ta blonde!» «Catherine!» «As-tu changé d’blonde pis j’l’sais pas! Elle a sauté les plombs et est partie d’ici en furie, j’l’avais jamais vue comme ça!» «De quoi tu parles! Attends qu’est-ce qui est arrivé?» «Je ne sais pas! On jasait dans le salon, y’avait une lettre pour elle, j’lui ai remise, elle est allée dans ta chambre et…» «Quelle lettre? Une lettre pour elle ici?» Je deviens livide en 3 secondes et me précipite dans ma chambre, ce n’est pas ce que je crois! Non, non! La lettre de M-H étendue de tout son long sur mon lit! Qui lui a envoyé ça! Quelle conne! Éloi n’y comprend rien «Qui est la conne? Tu m’expliques?» Je lui tends la lettre d’une main molle en m’effondrant sur le lit et ajoute «La conne, c’est moi, il faut que je rejoigne Catherine…» En composant le numéro de Catherine, je pense à la Marquise de Merteuil qui vient de me jouer un sale coup!