Vieillir comme tout le monde…

Yves Lafontaine
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Comment vieillit-on quand on est une personnalité dans un monde gai obsédé par la jeunesse éternelle ? C’est l’une des questions que je posais, il y a quelques années, à l’acteur Rupert Everett de passage à Montréal. Il me répondait, mi-sérieux mi-moqueur, que c'était «très agréable d'avoir 45 ans, il suffit juste de se placer du bon côté de la vitrine. C'est-à-dire qu'il y a toujours des gens qui aiment ça. De toute façon, tous les mecs angoissés à l'idée de vieillir doivent se réveiller un jour, même s’ils détestent le fait qu'ils vieillissent comme tout le monde.»

Pour de nombreux gais, la question du vieillissement reste un sujet tabou. Le culte dominant de la jeunesse et de la beauté y est forcément pour quelque chose. Ce à quoi s'ajoutent la crainte de ne plus séduire et la peur de finir ses jours seul. Cela dit, est-il plus difficile de vieillir quand on est un homme gai? Difficile de répondre à cela, mais à voir la place que les gais plus mûrs occupent maintenant au sein d’une communauté qui les a longtemps tenus à l’écart, être gai et vieillir n’est plus automatiquement une malédiction. La maturité se porte mieux, si l’on peut dire. Il suffit de se promener dans les rues du Village où d’assister à un des grands événements LGBT (Fierté Montréal, Divers/Cité ou Image+Nation) pour s’en rendre compte. Si les jeunes dans la vingtaine ou les fringants trentenaires forment encore la grande majorité de la clientèle qui fréquente le quartier gai et ses commerces, les gars plus âgés ne sont plus exclus de ce milieu anciennement réputé impitoyable. L’âge mûr ne signifie plus qu’on sera mis à l’index dans les bars ou les saunas… et il n’empêche nullement de séduire, même des gars plus jeunes.

Ce n’est pas tant que la société aime la vieillesse, mais il faut reconnaître que la «jeunesse» dure bien plus longtemps que par le passé. Cela vaut pour les femmes (regardez le nombre de stars qui sont toujours des sex-symbols à 50 ans bien sonnés : Madonna, Sharon Stone et cie) comme pour les gais. Désormais, entre vêtements branchés, entraînement régulier au gym et soins du corps, être mature ne veut plus dire «être vieux» et encore moins «faire vieux». Et même si on n’a pas un corps d’athlète, si entre son petit bedon et ses cheveux ou sa barbe grisonnante on porte fièrement ses rides, cela ne signifie en rien la mise à l’écart, comme en témoigne certains hommes interviewés dans cette édition, la montée de la culture des bears, chez qui ni l’âge ni le physique ne sont des obstacles, et de leurs événements, dont le Sugarbear Weekend qui tient ce mois-ci sa 5e édition.

Au sein d’un monde gai habitué à glorifier la jeunesse et tout ce qu’elle entraîne, passer le cap des 50 ou des 60 ans apparaît de moins en moins comme un handicap. Entre pouvoir économique plus important, expérience et choix de vie assumés sans complexe, cela peut même constituer un avantage. Cette évolution va aussi de pair avec l’histoire même de l’homosexua-lité au Québec. Les homosexuels de 60 ans et plus sont aussi ceux qui avaient 30 ans lors des premières manifestations contre les descentes dans les bars gais de l’ouest de la ville dans les années 70 ou au début des années 80. Ce sont ceux qui, les premiers, ont profité pleinement de la révolution sexuelle et de l’émancipation de la communauté gaie. Leur place dans le monde communautaire comme dans le secteur des établissements gais est aujourd’hui en lien direct avec cette histoire de la visibilité homosexuelle et explique en partie que les plus de 55 ans, voire les 65 ans et plus, prennent une place de plus en plus grande dans la communauté gaie.

«Avoir du temps à consacrer à leurs loisirs et intérêts, aux voyages ou à la détente». C’est ce qu’ont répondu les lecteurs et lectrices du magazine quand, l’été dernier dans le cadre d’une étude nord-américaine à laquelle Fugues prenait part, on leur a demandé ce que signifiait pour eux la retraite et le troisième âge. Mais pas seulement. Parce que l’âge d’or n’a pas le même éclat pour tous.

On ne peut pas parler de vieillissement sans affronter les problèmes de santé, de transmissions de patrimoine, mais bien plus encore d’accompagnement, sous le signe de la dignité. Tout le monde sait que le vieillissement s’accompagne d’un ralentissement du métabolisme, qui souvent s’aggrave par des maladies, diverses et variées. Ces dernières peuvent être une simple gêne, ou au contraire, peuvent conduire à une hospitalisation lourde.

En vieillissant, les gais et les lesbiennes — et peut-être encore plus les transsexuel(le)s — sont confrontés à toute une série de problèmes, dont la majorité ont trait à une crainte de la discrimination. Et cette peur, fondée sur leurs expériences pas-sées, fait qu’ils ne vont souvent pas demander l’aide dont ils ont besoin. Vieillir gai est une problématique avec ses spécificités. L’isolement et la solitude auxquels sont confrontés les LGBT en vieillissant peuvent conduire à bien des difficultés, d’ordre pratique notamment. Ainsi, sans précautions prises, personne n’est habilité à prendre de responsabilité en termes de décisions médicales. En l’absence de personne désignée, la décision relative à des soins intensifs ou continus revient alors directement à la famille biologique, avec laquelle les liens de confiance sont souvent rompus.
Les questions liées au vieillissement de la communauté LGBT ne se retrouvent donc pas uniquement dans la peur qu’ont nos sociétés de vieillir. Ainsi, défendre le droit de vieillir dignement évitera le mal-être de nos aînés, en particulier de nos aînés LGBT. Il est urgent d’apporter des réponses à cette problématique qui constitue l’enjeu de demain.