Camille avec 2 L

Les reines, les princesses

Julie Beauchamp
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Lundi matin, dur retour à la réalité! Une brise glaciale vient me fustiger le visage, cette brise s’étant immiscée de façon claquante dans mon couple et qui perdure depuis 2 semaines maintenant! Je me revois encore débattant avec Cathe rine dans l’auto, dans l’appart, dans le lit, au déjeuner, au cinéma… sur ce fameux souper de Noël! C’est bien vrai, tout est toujours plus exacerbé pendant les fêtes! La guerre est actuellement à son apogée, découvrant chacune des côtés de notre personnalité que nous aurions préféré ignorer; l’arrogance et le snobisme de Catherine, mon entêtement et mon impulsivité à tendance dramati-que. Cathe-rine revendique que je fais une tempête dans un verre d’eau, que ma réaction est complètement hors proportion « Arrête de jouer les princesses effarouchées! La vie n’est pas un conte de fée! Cendrillon!» Vlan dans les dents, me voici transformée en altesse royale qui n’est jamais sortie de sa tour d’ivoire! Donc, étant juge et maître de mon royaume, je garde mes positions et je refuse sèchement de me retrancher. J’attends encore des excuses qu’elle se refuse à me donner et nos engueulades se terminent en séries d’accusations plus grossières les unes que les autres : un mur s’érige lentement entre nous! Je m’engouffre dans le métro, première rencontre avec M-H depuis «l’événement», comme le dit si bien Eloi, qui ne peut s’empêcher de rire de moi : «Tu as été forte Camillou, t’as résisté! Et qu’on s’le dise, embrasser, c’est tromper! C’est écrit dans votre guide du couple lesbien 2008!» L’idée de revoir M-H me rend tout de même un peu fébrile, mais je ne veux pas revenir là-dessus. Je me fais tout de même un million de scénarios, je ne veux pas de relation ambiguë, surtout pas avec ma prof! Il faut revenir à la case départ, refermer la porte bêtement. En sortant du métro, un message texte résonne; je lis : «Une trêve pour ce soir? xxx». Catherine veut un cessez-le-feu, elle prépare le terrain à 8h30 le matin. Je lui réponds : «Je consulte mes sujets et je te reviendrai plus tard!» En tant que princesse, j’ai droit à mes privilèges, surtout celui de faire attendre ma courtisane! Je marche très lentement jusqu’au bureau de M-H, je retarde l’ins-tant embarrassant dans lequel je vais me plonger volontairement, n’ayant pas le choix. J’entre dans le bureau. France, ma collègue, m’accueille avec un «Bonne année!». Pas de trace de M-H. Je lui rends la pareille et lui demande : «T’es toute seule?» «Ouais, Marie est partie en réunion, elle revient plus tard, elle est tellement en forme, elle rayonne! J’suis certaine qu’il y a un lien avec la Belgique.» Sceptique, je réponds : «Ah! oui, tu crois qu’elle et la prof de Belgi-que…» Elle fait oui de la tête. «Elles ont passé les vacances ensemble, c’t’évident! » Je proteste intérieurement, pas si évident que ça, si France savait que M-H m’a fait des avances! Je m’installe à l’ordi et je me mets à compter idiotement les minutes avant son retour, je voulais repousser ma rentrée à l’université afin d’étirer le moment avant de la voir et me voilà impatiente à souhaiter sa présence. Plus de deux heures s’écoulent, je commence frénétiquement à taper du pied, à jouer du crayon, travaillant au ralenti. Finalement, la porte s’ouvre à demi et j’entends la voix paisible de M-H se répandre dans le bureau. Je reste bien concentrée sur l’ordinateur. Elle n’entre pas, la reine se fait attendre! Elle semble chuchoter. Ma collègue me fait un signe et murmure : «Elle est avec Delphine, j’te l’avais dit.» Je lui fais un sourire nerveux, on va enfin pouvoir se parler, pour se dire quoi, je ne sais pas, régler les choses? Mettre au clair notre situa- tion? Éviter les ambiguïtés, c’est ça! Finalement, M-H nous fait une rentrée mo-narchique; les yeux papillonnants, la tê- te droite, son corps semble se déplacer au son d’une valse dont elle seule connaît la mélodie.?Son regard finit par se poser sur moi : «Camille! Je suis très contente de te voir!» Je me lève pour lui souhaiter la bonne année, elle s’approche et m’embrasse froidement. Ça y est, je viens de perdre mes prérogatives, un baise-main m’aurait presque paru plus approprié! France nous quitte pour le dîner. «Alors, les fêtes se sont bien passées?» Je raconte machinalement les soupers, les partys, mais je n’ai qu’une envie, en savoir plus sur elle. «Et toi? Les vacances?» Elle réfléchit : «Oh! J’ai passé du temps avec ma famille, j’ai lu…» Pendant qu’elle m’énumère toutes les acti-vités au détail près, une seule question me brûle la langue, lorsqu’elle me dit
ultimement : «J’ai aussi vu Delphine et c’était vraiment bien.» Je lui souris, «Vraiment bien?» Son rire retentit devant mon air irrésolu, elle renchérit : «Oui, très bien, mais on verra, on ne sait jamais où ça peut nous mener. Tu sais, l’amour ne nous donne aucune garantie.» Ça, je le sais, moi qui vivais dans la forêt enchantée il n’y a pas si longtemps! Elle prend une pause : «J’ai quand même pensé à toi.» Je rougis subitement. Elle enchaîne en faisant fi de ma gêne indéniable. «De toute façon, l’amour peut parfois se résumer à quel-ques mots déposés délicatement sur du papier.» Ces dernières paroles s’entrecho-quent dans mon esprit, je suis sur une corde raide et je me sens vaciller entre mon amour pour Catherine et cette agitation soudaine pour M-H. Qu’est-ce qui m’arrive?… Sans attendre ma réponse, elle prend congé de cette conversation. Je la regarde partir et me dirige vers le métro, le cœur un peu dénaturé. En marchant, je m’arrête dans une librairie, feuillette quelques livres et trouve là devant moi, du papier parchemin. J’en achète et y ajoute une plume. Devant un café, j’y écris les mots des poètes d’antan, évoquant le siècle des lumières, j’y dépose une partie de mon cœur tremblant comme si je me dénudais d’une partie de moi-même, mettant de côté mon égo royal. Délaissant mes titres de noblesse, je cours comme un troubadour de par les rues pour aller me délivrer des ombres grises s’accrochant à mes humeurs. Arri-­vée à destination, je gravis doucement les marches, je vais pour glisser ma missive dans la boîte aux lettres, pour m’extirper de cette ambivalence refoulée lorsque la porte s’ouvre devant moi…