L’un des nôtres

Yves Lafontaine
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Le générique de Milk, le film de Gus Van Sant sur la vie du premier élu américain ouvertement gai assassiné en novembre 1978, montre des images d’actualités documentant les descentes de routine effectuées par la police contre les bars gais et les exactions physiques — allant jusqu’au meurtre — dont les homosexuels étaient victimes. Il est difficile d’imaginer pour les plus jeunes que ces images choquantes n’ont que 30 ans.

Il y a trente ans, alors qu’Harvey Milk essayait, encore en vain, de se faire élire conseiller municipal à San Francisco, l’ancienne actrice des publicités pour le jus d’orange Sunkist, Anita Bryant, menait avec succès des campagnes pour élimi-ner les arrêtés municipaux passés à Dade County (en Floride), Wichita (au Kan-sas) et Eugene (en Oregon) protégeant les homosexuels. Milk voyait ce mouve- ment rétrograde comme décisif dans la bataille. On le sait, dans l’adversité, on serre les rangs. Et un sentiment de solidarité sans précédent au sein de la communauté gaie venait de naître et allait grandir et s’étendre au reste de l’Occident dans les années qui suivirent.

Dans le contexte actuel de l’après-référendum de la proposition 8 (interdiant aux couples de même sexe de se marier) potentiellement explosif, la bonne nouvelle, c’est que Milk risque de trouver une audience plus large que prévue. L’autre bonne nouvelle, c’est que le film le mérite, balayant les appréhensions qu’on pouvait nourrir sur le projet. Non seulement Van Sant ne sacrifie en rien à son style personnel, mais en plus il signe ici son film le plus satisfaisant depuis des lustres. L’autre surprise est l’extraordinaire prestation de Sean Penn qui habite littéralement le personnage d’Harvey Milk. Il triomphe d’autant plus que le film évite presque tous les pièges de la biographie unidimensionnelle et que le scénario est méticuleusement politique - tout en restant distrayant.
Modèle de clarté, le film ne fait pas non plus un saint de cet homme qui, pour beaucoup, fut le Martin Luther King du mouvement gai. Avant son arrivée à San Francisco, ce New-Yorkais avait eu plusieurs vies et carrières intéressantes, et son amant est là pour lui rappeler, lorsque Milk se propose de forcer la main de certains de ses adversaires politiques en les «sortant du placard», que Milk lui-même a passé une bonne partie de sa vie adulte dans ce même placard. On le voit aussi à un moment crucial user de son pouvoir de persuasion avec une jouissance non dissimulée : lorsque Dan White, un ancien policier élu conseiller municipal, démissionne puis redemande son poste, Milk persuade le maire Moscone de refuser. White les tuera.

Van Sant et son scénariste font un grand usage du testament enregistré sur bande magnétique, document extraordinaire de lucidité et d’ambition qui montre que le politicien envisageait clairement son assassinat, même s’il l’attendait plus d’un bigot que d’un rival aux insécurités si évidentes que Milk se demande tout haut s’il ne serait pas «one of us».

Gus Van Sant voulait depuis quinze ans faire un film sur Harvey Milk, mais jamais il n’aurait pu choisir meilleur moment pour le sortir que maintenant.?

Le vote californien en faveur de la prosition 8 a clairement été perçu comme un pas en arrière pour les homosexuels, pas simplement en Californie — il y a eu plusieurs manifes- tations à Boston, à New York et en Floride — et pas seulement au sujet des mariages.

Ce vote arrive heureusement au même moment que l’élection de Barack Obama à la présidence américaine. Et le nouvel élu, qui prendra ses fonctions de Président le 20 janvier 2009, fait tout en ce moment pour calmer le jeu. Il a fait poster sur son site officiel son programme pour «changer» l'Amérique. Dans ce programme, il détaille notamment sa volonté de faire progresser les droits des gais.

Obama prévoit d'autoriser l'adoption pour les couples de même sexe, considérant qu'un enfant peut trouver le bonheur avec des parents qui l'aiment, qu'ils soient homosexuels ou non. Il veut également que les unions civiles pour les couples gais donnent des droits et privilèges identiques à ceux des couples mariés hétéros, et s'oppose à tout amendement fédéral visant à interdire le mariage gai. Concernant la très controversée loi dite Don't Ask, Don't tell, qui interdit d'être ouvertement homosexuel dans l'armée, il souhaite son annulation pure et simple, considérant que les seules vraies valeurs à prendre en compte pour être soldat doivent être le patriotisme, le sens du devoir et la volonté de servir son pays. Un autre point important de son programme est d'élar-gir la loi contre les crimes de haine, en y incluant les crimes homophobes.
Des promesses qu'il ne reste plus qu'à concrétiser...