L’art, le désir et le plaisir de jouer avec les mots

Julie Vaillancourt
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En cette fin d’avant-midi pluvieuse, j’appelle Nicole Brossard pour un entretien téléphonique. Après quelques minutes de discussion, le soleil s’installe, du moins, à travers le combiné. Ce sera l’occasion d’une rencontre avec l’écrivaine, poète et dramaturge de renom, une grande pointure de la littérature québécoise, féministe et lesbienne. De surcroît, ce sera une rencontre avec ses mots, sur l’art d’écrire et de décrire sa pensée. Si aujourd’hui, l’écrivaine de 64 ans est toujours animée par ce désir incommensurable d’écrire, sa rencontre avec les mots se fait à l’adolescence. En 1965 à l’âge de 22 ans, elle publie son premier recueil de poésie Aube à la saison. Comme le souligne celle qui aura pour éditeurs Michel Beaulieu et Gaston Miron, «très rapidement j’ai eu la possibilité et la chance de publier mon travail sous l’effigie de grandes maisons d’éditions. D’abord des recueils de poésie et, quelques années plus tard, à partir des années 70, des romans très particuliers qui ne répètent pas la tradition de suspense, soit au contraire, des romans d’avant-garde, détournés dans une certaine mesure du romanesque. À partir des années 1975 sont apparus mes premiers textes lesbiens et féministes.» Elle sera tour à tour fondatrice du journal féministe Les têtes de pioches, fondatrice et co-directrice de la revue La Barre du jour, participera à l’écriture de la pièce de théâtre féministe La Nef des sorcières, coréalisera le documentaire Quelques féministes américaines, en plus de publier recueils de poésie et romans. Mentionnons, entre autres, L’amer, un essai-fiction-théorie sur la mère, la mer et l’amertume, un livre qui, selon l’auteure, «posait des questions à l’imaginaire patriarcal et à son inscription dans la langue et le symbolique, ce qui a rejoint plusieurs femmes ». En 1980, Nicole Brossard publie un recueil de textes qui s’intitule Amantes (Lovhers, en version anglaise), un point charnière dans son écriture, avec l’essai La Lettre aérienne, qui se veut «un travail de réflexion sur ce que ça signifie d’être femme et lesbienne, mais aussi un travail d’analyse et d’utopie, une manifestation d’un désir qui suscite de l’énergie pour changer la réalité».

Changer la réalité par le biais de ses désirs et de la création, Nicole sait ce que cela signifie. Celle qui a signé «écrire je suis une femme est plein de conséquences», a aussi écrit «une lesbienne qui ne réinvente pas l’avenir, est une lesbienne en voie de disparition», ce qui veut dire, selon l’auteure, qu’il faut toujours être en état de création et de motivation, et ce, sans oublier de les renouveler. D’ailleurs, aux jeunes femmes d’aujourd’hui qui adhèrent davantage à une pensée post-féministe ou qui ne voient pas d’un bon œil le féminisme, Nicole suggère «de regarder d’un œil alerte et solidaire pour comprendre que, s’il y a des acquis, il faut savoir les protéger, s’en servir et les renouveler si nécessaire. C’est la même chose pour les droits acquis des gais et lesbiennes. C’est merveilleux que ces droits soient là, mais ils prennent effet dans la mesure où chaque individu peut en profiter dans sa vie privée et dans son environnement immédiat. Il peut y avoir de très bonnes lois, mais si les voisins ou la famille nous harcèlent, alors il y a quelque chose de fondamental qui s’est perdu, c’est «l’accès au bonheur» dans une certaine mesure». Ainsi, c’est un peu pour toutes ces raisons que celle qui n’a jamais caché son amour des femmes a accepté d’être coprésidente d’honneur des célébrations de la fierté 2008 : « c’est aussi une façon de dire merci à tous ceux qui travaillent au quotidien dans le mouvement, ceux dont on ne peut peut-être pas toujours constater le labeur, mais qui sont là et qui veillent constamment à ce que le mouvement soit dynamique et entendu. Aussi, je suis très contente qu’on ait pensé de demander à une écrivaine, à une poète de coprésider cet événement, puisque quand il y a de la poésie dans notre vie, il y a toujours un peu plus de rêve, d’imagination et de désirs.»

Si, au fil des ans, les écrits de Nicole Brossard sont traduits en plusieurs langues et qu’elle reçoit plusieurs distinctions littéraires, entre autres, le Prix Athanase-David, deux doctorats honorifiques et, à deux reprises, le Prix littéraire du Gouverneur général pour sa poésie, elle espère que «ce soit la littérature qui gagne chaque fois qu’un prix est attribué». Pour l’auteure, ces récompenses littéraires sont stimulantes. «Le plus important, dit-elle, est de garder la ferveur intérieure qui permet de continuer à écrire, à entretenir le rêve. J’aime savoir que ma vie se transforme constamment puisque avec les mots on peut constamment la rendre virtuelle, la renouveler.» Selon l’écrivaine, qui se voit avant tout comme «une exploratrice qui aime circuler dans l’inédit», les écrivains s’inspirent tout autant de la réalité que de leur fascination pour les mots : «L’écriture est là, à travers la colère, la révolte, le désir d’explorer. Mes écrits répondent à des idées, des sentiments, des émotions très fortes. Ils répondent aussi à une dimension ludique, le plaisir de l’écritu­re; jouer avec les mots donne du plaisir, des idées, des émotions. Une fois que ces émotions prennent forme dans la langue, c’est à ce moment-là qu’elles appartiennent à tout le monde. Dans toute œuvre, il y a du biographi­que et du témoignage, mais c’est le rapport à la langue qui fait que l’on est en mesure de partager un bien collectif d’émotions. C’est par la langue que ça advient. La langue filtre les subjectivités pour n’en garder que le meilleur.»
Ainsi, au terme de cet entretien avec Nicole Brossard, vous comprendrez pourquoi cette femme du monde des lettres, animée par un désir ardent de changer les choses par le biais de son art, a fait poindre le soleil, dans une journée pluvieuse. Cette écrivaine de renom n’inspire pas la hantise de la page blanche ; j’aurais pu vous en dire tellement plus sur elle, mais ses écrits parlent d’eux-mêmes. Voici son conseil, une maxime que nous devrions tous adopter : «Écouter et suivre son désir, cette petite voix qui nous dit ce qu’on aime et comment on pense pouvoir organiser sa vie pour faire ce que l’on aime. Créer cet espace qui peut devenir un bel espace de désir et de création.»