D’école et de sortie du placard

Yves Lafontaine
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Dans l’imaginaire collectif, on perçoit les adolescents comme des individua­-listes, voulant adapter pour eux les choses et les règles établies par la société. Va peut-être pour la dernière partie, mais pour le reste, il faudra repasser : les ados cherchent désespérément à correspondre aux normes fixées par leurs pairs. Au sein des réseaux d’adolescents, on cherche donc à s’habiller comme ses amis, à écouter la même musique, à fréquenter les mêmes personnes, à agir comme elles, voire à penser pareil. La différence est à éviter, car elle risque d’attirer, au mieux, les moqueries et, au pire, le rejet. Le phénomène des gangs de rue n’aide pas non plus. Qu’arrive-t-il lorsque la différence est aussi fondamentale que l’orientation sexuelle, tout aussi confuse puisse-t-elle être? Pour les jeunes gais et les jeunes lesbiennes, c’est une préoccupation majeure. Plusieurs s’en tirent plutôt bien, en affichant progressivement leur homosexualité ou, au contraire, en la dissimulant. Mais pour d’autres, cela devient un problème quotidien rendant misérable cette époque de la vie qui n’est facile pour aucun ado. Le secondaire est sûrement la période de notre jeunesse la plus difficile à traverser. Ça l’était quand j’étais adolescent et ça l’est encore aujourd’hui. Comme d’autres avant et après moi l’ont expérimenté, j’ai rapidement compris que si on se doutait que j’étais homosexuel, on allait me harceler, me taquiner, me pousser, me voler des choses, m’insulter. C’est pourquoi, au même moment où je découvrais mon orientation sexuelle, j’ai d’abord opté pour la dissimuler avant de comprendre plus tard, à l’Université, que je n’avais rien à craindre et tout à gagner de sortir du placard. Depuis, les choses se sont heureusement améliorées et les adolescents font leur sortie du placard bien plus tôt que ceux de ma génération ou ceux qui m’ont précédé. Néanmoins, il reste, à bien des égards, que le secondaire est encore une étape difficile à traverser.
Il y a quelques semaines l’hebdomadaire américain Newsweek, produisait un numéro spécial qui dévoilait les résultats d’une étude majeure sur la violence et la discrimination dont sont victimes les gais, lesbiennes et transsexuels dans les écoles américaines. On y venait à la conclusion que plusieurs d’entre eux étaient quotidiennement victimes de harcèlement, d’insultes et de violence; avec comme résultat qu’ils dépensent une énergie démesurée à chercher des manières sécuritaires de se rendre à l’école et d’en revenir, à éviter les corridors lorsque d’autres étudiants s’y trouvent et à sécher les cours d’éducation physique. Bref, à se rendre invisibles. Dans ce dossier, un journaliste revenait sur l’histoire tragique de Lawrence King, un jeune élève de 15 ans, assassiné par arme à feu le printemps dernier à Oxnard en Californie, en plein cours d'anglais par un autre élève de 14 ans que les manières efféminées et les ongles vernis de Lawrence dérangeaient… Bien qu’extrême, le cas de Lawrence illustre toutefois combien la représentation des réalités LGBT dérange encore beaucoup.
D’apparence moins dramatique, la situation n’est pas nécessairement plus rose au Québec où le taux alarmant de suicide parmi les adolescents et jeunes hommes homosexuels est très élevé. Michel Dorais et Gai Écoute en ont d’ail­leurs fait leur cheval de bataille, le sujet d’ouvrages et de campagnes publicitaires, depuis plusieurs années, tout comme le GRIS de Montréal et Québec, dont le travail sur le terrain vise à modifier les perceptions des jeunes en leur donnant de nouvelles façons d’envi­- sager la différence. L’es­prit qui anime les gens au GRIS est de changer les choses petit à petit dans les écoles.
Si jusqu’à présent les interventions à Montréal du GRIS se sont faites majoritairement auprès des jeunes de niveau secondaire et collégial, l’effort sera mis progressivement pour rejoindre des jeunes de cinquième et de sixième année du primaire, ainsi que dans des classes de francisation des nouveaux immigrants. L’organisme le faisait déjà, mais cette année on s’organise pour en faire plus et pour être mieux formé pour réussir dans cette tâche. Sachant en outre que plus de 50% des écoles secondaires de la région de Montréal n’ont pas encore pu bénéficier des services du GRIS, on voit l’ampleur du travail encore à faire. Un travail qui ne se fait pas sans financement et l’organisme vous sollicitera prochainement à ce sujet.
Malgré toute la sensibilisation et la prévention du monde, il semble que la pleine acceptation de son homosexualité soit un préalable au bonheur. En ce sens, les groupes de soutien et d’activités — comme Projet 10, Jeunesse Lambda, le JAG ou les autres groupes du REJAQ dont les groupes étudiants (l’Alternative, Queer McGill, REDS, AGLBUS, L’Accès, GGUL, Arco Iris, etc) — répondent également à un besoin important et essentiel. Ils offrent des services d’aide, de soutien et de référence aux gais, lesbiennes et bisexuels de 14 à 25 ans, où l’on mise sur l’empower­ment, donnant aux jeunes des moyens d’assumer pleinement leur orientation sexuelle et de prendre leur place dans la société, afin de prévenir les conséquences désastreu­ses de l’isolement, du décro­cha­ge, de la toxicomanie et de la dépression.
Évidemment, la sortie du placard ne se fait pas sans un long travail personnel. Il faut être à l’aise avec soi-même. On ne peut pas précipiter les choses, il faut prendre son temps. Dans ce processus, le soutien de la famille et des amis est essentiel.
La lutte contre l’homophobie et la discrimination se poursuit donc pacifiquement à l’école sur plusieurs fronts. Et si on est encore loin du but, des signes encourageants laissent croire que cette lutte peut être ga-gnée, bataille par bataille...
yveslafontaine@fugues.com