Quand les droits sont en otage

Yves Lafontaine
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Dans un contexte de tension accrue entre l’Islam et l’Occident au sein des ins­tances onusiennes, la question des minorités sexuelles polarise de plus en plus les positions. Les organisations LGBT qui tentent d’accéder au Conseil des droits de l’homme en font les frais. En Europe, cette tension s’exprime entre les pays les plus libéraux concernant les droits gais — Espagne, Allemagne, Pays-Bas — et les États qui veulent accéder à l’Union européenne, comme la Turquie ou d’anciennes républiques de l’URSS. Le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies a succédé en 2006 à la Commission des droits de l’homme – alors jugée trop politisée et largement discréditée. Or, voilà que le Conseil des droits de l’homme est à son tour soupçonné des mêmes travers, quoique, par le jeu d’une répartition géographique plus équitable, ce sont désormais les pays d’Asie et d’Afrique qui tentent d’imposer leur propre échelle de valeurs, notamment sous l’influence de la très conservatrice Organisation de la conférence islamique. En dépit des innovations prometteuses mises en place par le Conseil des droits de l’homme, les ONG œuvrant pour les droits humains sont préoccupées. Et pour cause... Récemment, on a pu assister à un projet de recommandation visant à li­miter la liberté d’expression dans la mesure où elle entrait en conflit avec la liber­té de conviction religieuse. On a pu voir l’ambassadeur du Pakistan s’offusquer que l’on puisse s’ingérer dans la pratique des «crimes d’honneur» dont sont victimes tant de femmes dans le monde. Dans ce contexte, les questions des droits des fem­mes et des minorités sexuelles semblent rassembler contre elles un groupe de pays bien décidés à ne pas se laisser imposer par l’Occident un modèle de société. En même temps, on ne peut nier que les droits des femmes sont beaucoup plus discutés qu’auparavant dans la commission. Et leur prise en compte est également plus sérieuse. En revanche, concernant les minorités sexuelles, le refus de certains pays est intransigeant et l’attitude méprisante. «En quoi votre association défend-elle les droits d’une population victime de dis­crimination?», «Quel est le rapport avec les droits de l’homme?» C’est en subs­tance les premiers assauts que les associations gaies et lesbiennes doivent doré­- navant repousser afin d’obtenir le statut consultatif auprès du CDH. Pour y accéder, il est nécessaire de défendre sa candidature devant les 19 pays membres d’un secrétariat chargé d’émettre une recommandation auprès de l’assemblée plénière du Conseil économique et social (Ecosoc). En principe, le mandat de cette instance se limite à l’évaluation du statut non gouvernemental de cette candidature et de sa conformité avec la Charte des Nations Unies. Hélas, les membres de cette instance outrepassent leurs compétences en se portant juges sur des critères purement moraux des populations que les ONG défendent ou servent. Ils s’ingénient notamment à demander de démontrer qu’il n’y a pas de pédophiles dans les associations, et ce, même aux groupes ne comptant que des lesbiennes! Tracasseries admi-nistratives, provocations verbales, tout est fait pour décourager les ONG GLBT de persister dans leur démarche : on leur demande de traduire en anglais leurs réponses (alors que le français, l’arabe, le chinois, l’espagnol et le russe sont également des langues officielles de l’ONU), on les fait attendre plu­sieurs semaines avant de les recevoir, pour leur apprendre ensuite que leur examen est repoussé à plusieurs mois plus tard, entraînant des coûts financiers que bien des associations GLBT n’ont pas.
Faut-il pour autant baisser les bras et ne plus tenter d’avoir une voix au sein des organes onusiens? Bien sûr que non. Cela montre toutefois combien il est délicat d’alerter l’opinion pubique sans forcer la main de certains pays dont le réflexe premier est de renvoyer l’homosexualité à une conception culturelle occidentale. C’est ainsi que des organismes comme l’ILGA (International Lesbian and Gay Association) — dont l’un des responsables, Ste­phen Barris, était de passage à Montréal il y a quelques semaines — font tout ce qu’ils peuvent pour établir un pont avec les associations locales qui se sont engagées dans la défense des minorités sexuelles. Par leur ancrage dans la population locale, elles sont des acteurs directs sur les mentalités du pays qui adaptent leurs objectifs en fonction de l’évolution de la tolérance. Lors de notre rencontre, Stephen Barris s’est dit préoccupé par l’initiative annoncée en mai dernier par certains groupes européens de faire devant l’Assemblée générale de l’ONU, en décembre prochain, une déclaration pour la dépénalisation de l’homosexualité dans le monde. «D’un côté, on ne peut pas se distan­cier d’un tel projet, qui ferait date. Mais, en même temps, il est un peu malvenu sous cette forme. En voulant obliger certaines nations à se positionner sur la question on risque surtout de renforcer à moyen terme leur position homophobe. Il existe 86 pays possédant une législation qui pénalise l’homosexualité, mais fort heureusement, elles ne sont pas toutes apliquées. Avec cette déclaration et le vote qui sui­-vrait, qui sait si certaines lois ne seraient pas réactivées? Peut-on se permettre de jouer avec ça?» La longue marche pour la reconnaissance dans le monde des mêmes droits pour les gais et lesbiennes est loin d’être terminée. On oublie souvent que ce qui a été obtenu à la suite de bien des luttes juridiques, ici, n’est pas à la veille de devenir réalité dans une très grande majorité des pays du globe. C’est pourquoi, tout en vous amusant lors des prochaines célébrations de la fierté à Montréal (du 14 au 17 août), à Ottawa (du 18 au 24 août) et à Québec (du 29 au 31 août), ayez une pensée pour ceux et celles qui n’ont pas notre luxe et pour qui la participation à un tel défilé est encore impossible. [email protected]