Alyson Doughty, coiffeuse et styliste

Une lesbienne à la mode

Elisabeth Brousseau
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Par un dimanche matin de mai, assise à la fenêtre de la La Mie Matinale, la bou-langerie artisanale du Village, j’observe fixement le mur qui arbore de nombreu-ses autographes de Dalida. J’at­tends avec intérêt Alyson Doughty, l’amie d’une amie. J’en sais peu sur elle, sauf qu’elle est splendide, qu’elle est styliste à New York et qu’elle compte dans son réseau d’amis des top modèles de renommée internationale. J’apprendrai plus tard qu’elle a elle-même été mannequin pendant plusieurs années avant de laisser le métier où tout se joue sur le catwalk. Rencontre avec une lesbienne à la mode. Alyson est née à Montréal et a grandi dans la région d’Ottawa, ce qui explique parfaitement son accent anglophone tout à fait charmant. Jeune, elle n’était pas dif­fé- ­rente des autres filles de son âge, si ce n’est par son côté tomboy, son crâne rasé et son goût pour les vêtements de garçon. Accompagnée de ses amies dans un centre commercial, elle a à peu près 16 ans, lorsqu’un «scout» l’approche pour son look déjà hors de l’ordinaire. On lui fera passer un casting pour mannequins et elle sera retenue. Quelques semaines plus tard, cette jeune fille sans histoire se retrouvera à Milan, paradant dans les plus beaux vêtements de la planète. Alyson sera mannequin dans de nombreux événements internationaux et voyagera dans les capitales mondiales de la mode. Toutefois, elle me confie : «Il y a une grande part de chance pour percer dans le milieu.» Alyson m’explique les côtés difficiles du métier pour toutes ces jeunes adolescentes sans cesse en compétition féroce pour être la plus belle et où la minceur génétique est un atout incontestable. Souvent recrutées très jeunes, la plupart des filles ne sont pas prêtes, selon Alyson, à faire face à la cruelle réalité du marché de la mode. Elle se souvient des nombreuses séances photos, dont une expérience plus marquante, pour le magazine Clin d’Oeil. Mais sa carrière de mannequin n’a véritablement pas pris l’envol nécessaire pour percer dans le milieu. Elle mettra officiellement un terme à son expérience environ deux ans plus tard, en Italie.

Alyson a su tirer profit de ces années dans le milieu hautement artistique de la mode. Sans se soucier du succès qui l’attend, elle travaille dans un salon de coiffure. Ne possédant aucune qualification particulière, Alyson commence au bas de l’échelle. Mais après quelque temps à assister les coiffeurs et à préparer les clients, son patron décide de lui donner une formation. Elle passera trois longues années à apprendre le métier de coiffeuse. Son intérêt pour la mode et le style était déjà solidement ancré en elle. Elle offre ses services bénévoles à un ami qui la traîne dans quelques événements mondains où il fait bon usage de ses talents en coiffure. Lui-même styliste, coiffeur et maquilleur, il sera le tremplin d’Alyson qui, par la suite, se verra offrir quelques contrats, quelques possibilités dans des shootings ou des événements-mode. De fil en aiguille, elle sera rapidement identifiée comme une styliste coiffeuse efficace et talentueuse. Elle se retrouvera dans certains cercles new-yorkais où elle a désormais fait sa place. Curieusement, elle n’a pas pénétré les marchés de la couture à Montréal. «Pour que ça marche, il faut le bon réseau. Tout dépend de qui tu connais». Elle cumule toutefois des emplois à Montréal, mais dans le milieu de la coiffure en salon. «Je travaille actuellement comme styliste et coloriste chez Pure, au centre-ville. En même temps, je suis free lance, c’est-à-dire que je me place, via une agence, dans les événements de mode à New York». Ralph Lauren, Donna Karan (DKNY) et Dior sont des exemples de designers qui font régulièrement appel à ses services. Elle coiffe leurs nombreux mannequins pour des shootings ou pour des défilés. «C’est complètement crazy. The stress, and all. C’est comme dans les films», me lance-t-elle, l’étincelle dans les yeux. Elle me raconte quelques histoires anecdotiques de scénario catastrophe et de mannequins trop maigres. Alyson est bien consciente des revers de ce milieu où la compétition malsaine est omniprésente.

Plus tard dans l’entrevue, je demande à Alyson ce qui l’a poussée à accepter mon invitation. Elle est très occupée, voyage beaucoup et est, curieusement, plutôt discrète, côté personnalité. Sa réponse me surprend et j’écoute avec attention : «Ma copine et moi, nous sommes revenues en décembre d’un long voyage au Moyen-Orient. J’y ai réalisé que je suis une femme, lesbienne de surcroît.» Alyson m’explique son expérience culturelle. «La région de Dubaï est magnifique, mais pour une occidentale comme moi, vivre dans un pays où les femmes sont voilées et portent en permanence le tchador, où l’homosexualité est un crime, ça a vraiment eu un impact sur ma vision du monde», m’assure-t-elle. Je la sens encore émue lorsqu’elle me parle de son intérêt soudain pour la cause gaie ou de sa conscience féministe maintenant éveillée. «On ne se rend pas compte, quand on est ici, de tous les acquis et les progrès de notre société». Elle me dit : «Élisabeth, au Moyen-Orient, nous ne pourrions pas, deux femmes seules, être assises ensemble. Et si quel-qu’un nous entendait parler d’homosexualité, ce serait grave», insiste-t-elle.

C’est pour cela qu’elle a accepté de se livrer, de parler de son parcours, de m’accorder une entrevue. En fait, il n’est pas rare que les femmes que j’approche pour cette chronique «inter-vues» refusent de se raconter, de mettre une photo, de parler d’elles, de leur vie parfois privée. Encore aujourd’hui, plusieurs lesbiennes sont victimes de discrimination. Lorsque j’ai demandé la permission à Alyson d’écrire le prénom de sa conjointe dans l’article, elle a dû refuser. Un bref coup de fil à sa copine et Alyson m’explique, un peu mal à l’aise, que malheureusement, ce ne sera pas possible. Sa «girlfriend» travaille dans un milieu où tous se connaissent. Le dernier à avoir parlé ouvertement de son homosexualité a été congédié. Évidemment, c’est scandaleux, mais c’est une réalité. Alyson croit que chacun doit faire sa part lorsque c’est possible. Dans le milieu de la mode, l’homosexualité est banale et sans intérêt. La quantité de gais et de lesbiennes qui y œuvrent explique l’absence de discrimination. «S’il y a des préjugés dans le domaine, ils sont probablement positifs», me lance-t-elle. Elle m’explique que les lesbiennes s’entraident, en général. Elle se souvient de plusieurs contrats qu’elle a obtenus parce que des «sisters» l’ont référée.
Enfin, la vision d’Alyson semble avoir radicalement changé depuis son retour en Amérique. Consciente plus que jamais des enjeux liés à la discrimination, elle veut faire sa part. Pour les femmes, pour la communauté, elle a réalisé l’importance des valeurs sociales communes que nous partageons et que nous devons protéger.